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Le président sénégalais Macky Sall entend passer aux choses sérieuses et liquide du gouvernement ses « meilleurs amis

Pas facile d’être un président de l’alternance quand il faut être en « rupture » sociale et, dans le même temps, jouer la carte de la « continuité » politique. Macky Sall, pour l’opinion publique comme pour les commentateurs, n’est jamais que celui des dauphins d’Abdoulaye Wade qui a réussi à tirer la couverture à lui. Wade avait fondé un parti et à la tête de celui-ci avait mené, des décennies durant, un rude combat contre les pouvoirs en place. Sall a pris le pouvoir quand le pouvoir a quitté Wade.

Son parti, l’Alliance pour la République, est composé « d’amis » qui ont sans doute fait plus pour la défaite de Wade que pour la victoire de Sall. D’où une motivation dans l’action qui s’apparente seulement à l’acquisition d’une rente de situation. Sall, président de la République, a des « amis ». Et, parmi ceux-ci quelques « meilleurs amis ». Dont tout naturellement, il a fait des ministres : il fallait bien former un gouvernement. Des ministres qui, pour beaucoup d’entre eux, ont pensé qu’il suffisait de s’installer le plus confortablement possible pour que l’alternance soit effective.

Lundi 2 avril 2012 : cérémonie d’investiture du nouveau président de la République. Vendredi 2 novembre 2012 : sept mois se sont écoulés depuis cet événement et les Sénégalais, qui ont cessé de croire au « sopi » (le changement) compte tenu des désillusions du précédent régime, se demandent aujourd’hui en quoi et en qui ils peuvent bien croire. Sall a-t-il, comme il l’a dit aujourd’hui (vendredi 2 novembre 2012) à l’occasion du conseil des ministres, « restauré la crédibilité de l’Etat, remis sur les rails le pays et amélioré le bien être des populations » ? L’alternance souhaitée par les Sénégalais et revendiquée par la classe politique a eu lieu ; mais les problèmes des Sénégalais demeurent. Sall l’a redit, d’ailleurs, à ses ministres et notamment au premier d’entre eux : il y a des « attentes […] qui demeurent très fortes » et les populations « souhaitent mieux et plus dans les brefs délais ». Il convient donc « d’accélérer la cadence des réformes », de « relancer énergiquement l’économie sénégalaise avec l’appui conséquent du secteur privé », de « lancer avec diligence les nouveaux chantiers de l’urgence ».

Autant dire, à écouter le chef de l’Etat, qu’au-delà des déclarations, pas grand-chose n’a été fait jusqu’à présent et que le secteur privé n’a pas joué le jeu que l’on attendait de lui. Normal, il a été trop longtemps astreint au clientélisme pour que les choses changent. Abdoul Mbaye, Premier ministre, n’a pas dit autre chose. Il a, lors de ce même conseil des ministres, évoqué « l’immensité des urgences et des changements profonds attendus » et appelé le gouvernement à « cultiver la sobriété à travers ses actes de tous les jours, en consolidant en tout temps et en tout lieu l’image d’une équipe au service exclusif de l’intérêt général, celle d’une équipe qui protège le citoyen, combat l’impunité, garantit l’Etat de droit et l’égalité de tous devant la loi ». Toutes choses qui n’ont pas été vraiment à l’ordre du jour ces derniers mois.

Sall, tout comme Mbaye, est à l’aise dans la formulation générale. Nul ne peut nier sa capacité à établir un diagnostic. Mais l’un comme l’autre doivent faire la preuve, rapidement, qu’ils méritent d’être, l’un chef d’Etat, l’autre chef du gouvernement. Autrement dit de décider, de trancher, de sanctionner. C’est pourquoi on peut penser que, dans cette voie, une page a été tournée pour l’équipe en place avec le remaniement opéré le lundi 29 octobre 2012

On peut le penser ; sans en être totalement convaincu. D’abord, après sept mois de gouvernance, il y a encore trop de monde dans ce gouvernement (28 ministres + 2 ministres délégués) ; plus encore que précédemment (+ 5). Il y a ainsi un ministre des Infrastructures et des Transports mais aussi un ministre de l’Aménagement du territoire et des Collectivités locales, un ministre de l’Urbanisme et de l’Habitat, un ministre de l’hydraulique et de l’Assainissement et, cerise sur le gâteau, la grande nouveauté : un ministre de la Restructuration et de l’Aménagement des zones d’inondations (sic).

Il y a, désormais, un ministre en charge exclusivement de la culture ; jusqu’à présent c’était le chanteur Youssou N’Dour qui gérait la culture et le tourisme : il est déchargé de la culture et obtient les… « loisirs » (il ne va pas en manquer). Le ministre de l’Agriculture est aussi en charge de l’Equipement rural ; mais l’élevage est un portefeuille à part. Le ministre du Commerce et de l’Industrie a en charge, également, le « secteur informel » mais l’artisanat est du ressort du ministre de la Formation professionnelle et de l’apprentissage. Celui de la jeunesse et de l’emploi est responsable de « la promotion des valeurs civiques » et celui de la fonction publique et des relations avec les institutions couvre également « le travail ». Le ministre des Sports n’a rien d’autre à faire que cela ; celui de l’écologie s’occupe du développement durable ce qui ne va pas non plus le surcharger.

Enfin, innovation suprême : un ministre de la Bonne gouvernance (sic) – qui est aussi Porte-parole du gouvernement – a été nommé en la personne d’Abdou Latif Coulibaly. La star des médias sénégalais, impitoyable pourfendeur de la gestion de Wade et de sa famille (auteur notamment de « Wade, un opposant au pouvoir, l’alternance piégée ? » – éd. Sentinelle, Dakar, 2003), journaliste au sein du groupe Sud Communication, directeur de l’Institut supérieur des sciences de l’information (ISSIC) à Dakar, était jusqu’à présent ministre conseiller auprès du président de la République. A l’abri.

Le voici désormais dans la posture la plus inconfortable pour celui qui s’est fait un nom en prétendant être un « journaliste indépendant » : porte-parole du gouvernement. Ce qui ne manquera pas de laisser planer un doute sur ce qu’il a pu écrire par le passé et que chacun va relire à la lumière de ce changement de posture* et des sept premiers mois de la présidence de Sall. « La bonne gouvernance est un concept. Il faut donc la transformer en une réalité institutionnelle qui sera là pour rendre le travail du gouvernement sénégalais, à partir de la vision du président de la République, transparente, crédible et acceptée par la population », a affirmé Latif Coulibaly, ce vendredi 2 novembre 2012, au sortir du conseil des ministres. Ce qui pourrait laisser penser que la « bonne gouvernance » c’est d’abord une bonne « com ». Ce que ne savait pas faire Wade ; trop de « griots » parmi ses communicants… ! Le risque est évidemment pour Latif Coulibaly de dire de Sall, dans quelques mois ou quelques années, ce qu’il disait de Wade en 2007 : « En vérité, nous étions dans une alliance objective contre le pouvoir en place pour faire triompher la démocratie. Mais cette alliance a été rompue le jour où [il a] accédé au pouvoir » (entretien avec Simone Hamard – octobre 2007).

Mais plus que l’accès au gouvernement d’un « ennemi » de Wade, ce qui caractérise la nouvelle formation, toujours dirigée par Abdoul Mbaye, c’est le départ des « meilleurs amis » de Sall : Alioune Badara Cissé, numéro un du gouvernement avec le portefeuille de ministre des Affaires étrangères et des Sénégalais de l’extérieur ; Mbaye Ndiaye, numéro deux du gouvernement avec le portefeuille de ministre de l’Intérieur. Le chef de la diplomatie et le « premier flic » du Sénégal, deux fidèles du chef de l’Etat, dégagent donc en touche. On dit d’eux, aujourd’hui, « qu’ils n’étaient pas à leur place ».

* Le professeur Iba Der Thiam, chantre du « wadisme », avait cru devoir consacrer un livre (« Un procès d’intention à l’épreuve de la vérité » – Les Editions de l’hémicycle, Paris, 2004) à la réfutation des écrits de Latif Coulibaly. Cette démarche, guère convaincante, n’a fait qu’ajouter à la gloire du journaliste sénégalais, l’un et l’autre ayant cependant oublié les mots de Karl Marx (repris dans le « Manifeste pour un art révolutionnaire indépendant », 25 juillet 1938, co-signé par André Breton, Léon Trotsky et Diego Rivera) : « La première condition de la liberté de la presse consiste à ne pas être un métier ». Et ceux de Léon Trotsky dans « Ma Vie » : « La calomnie ne peut être une force que si elle correspond à un besoin historique ».

Jean-Pierre Bejot
La Dépêche Diplomatique

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