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Fodéba Isto Keira : ‘’J’ai sorti la culture guinéenne du coma profond dans lequel elle était plongée depuis 28 ans’’

Fodéba Isto Keira : ‘’J’ai sorti la culture guinéenne du coma profond dans lequel elle était plongée depuis 28 ans’’

Fodéba Isto Keira est ancien ministre de la Culture et des Arts sous la transition version Sékouba Konaté, opérateur culturel, manager général de Mass Productions et président du Bureau export de la musique africaine (BEMA). Dans cet entretien exclusif qu’il a accordé à notre rédaction, il nous parle des activités de ce Bureau, ses objectifs et de ses actions dans l’échiquier culturel guinéen quand il était un ministre de la République.

VisionGuinee.Info : Que signifie le BEMA ?

Fodéba Isto Keira : Le BEMA c’est le Bureau export de la musique africaine que nous avons mis sur en place en 2007. Mais avant cette date, nous avons commencé par des études de faisabilité et de prospection à travers les différents pays de l’Afrique de l’ouest, pour essayer d’inventorier tout ce qu’on a comme opérateurs culturels, comme studios d’enregistrement, comme salles de spectacles. Bref, pour avoir une idée sur tous les éléments qui entrent dans le cadre de la structuration et de la professionnalisation de la filière en Afrique, parce que le BEMA se donne pour objectifs de corriger un déficit qui est de savoir pourquoi on n’arrive pas par exemple à vendre la musique guinéenne d’abord dans les 33 préfectures que compte le pays, ensuite, en Afrique et enfin dans les autres continents. Et donc, le Bureau export se donne pour préoccupation de résoudre un certain nombre de questions liées à cette problématique-là. Nous avons commencé nos activités en 2007. Nous avons notre siège à Dakar, composé de plusieurs pays africains. Et j’en assure la présidence depuis sa création. Je vous informe que mon mandat était expiré l’année dernière. Mais j’ai été encore reconduit par mes collègues promoteurs culturels africains. Et je crois que depuis cette date, nous nous battons pour essayer de faire en sorte que nous puissions avoir une idée sur tout ce qui se fait comme production musicale dans les différents pays africains, pour faire en sorte que les opérateurs culturels africains, les producteurs, les diffuseurs, les managers et les artistes soient en contact avec ceux des autres continents.

Quelles sont les stratégies que vous avez mises en place pour gagner votre pari, celui d’aider les artistes à mieux vendre leurs produits sur les marchés africains et d’ailleurs ?

Les stratégies mises en place, c’est d’abord faire une étude exhaustive des points focaux à travers le pays. C’est-à-dire, au niveau national, nous avons  un répertoire dans lequel toutes les productions discographiques sont conservées en collaboration bien évidemment avec le Bureau guinéen des droits d’auteur (BGDA), parce qu’il faut travailler de concert avec la société de gestion collective. Ensuite, nous rentrons en contact et nous avons créé un site, le www.le-bema.com qui permet à tous les artistes, à tous les journalistes comme vous de rentrer dans ce cadre d’informations qui n’est autre que le site Internet du BEMA pour donner et recevoir des informations.

Une autre stratégie que nous avons mise en place, c’est d’organiser des salons régionaux. La Guinée a son salon depuis 4 ans maintenant, le Burkina Faso, le Sénégal, le Bénin, le Cameroun, le Maroc, le Gabon ont tous leurs salons régionaux. Et  nous nous apprêtons à aller au salon du Cap Vert en avril prochain pour son salon également. Ces salons permettent à tous les acteurs œuvrant dans le cadre de la production artistique, de se retrouver pendant 2 à 3 jours, discuter, cogiter, chercher des solutions aux problèmes qui assaillent le milieu de la production musicale dans les pays membres de la structure. Cela est injecté sur le site du BEMA, qui est d’ailleurs en rapport avec les institutions de financement d’actions culturelles comme l’Organisation internationale de la Francophonie, comme l’Union Européenne, les ACP, Zone franche, Africalia, l’AME, le Conseil francophone de la chanson, la SACEM, qui sont des institutions qui nous épaulent qui travaillent sérieusement avec nous. Et donc sur le site de chacune de ces institutions, vous pouvez retrouver les activités menées à partir des stratégies montées par le BEMA par l’entremise de notre bureau installé à Dakar au Sénégal.

Récemment, le BEMA a organisé la première édition d’un Salon musical qui s’est tenu à Yaoundé. Parlez-nous de ce Salon ?

Justement, il s’agit du Salon international de la musique africaine (SIMA) qui est une activité du Bureau export de la musique africaine. Vous savez, l’Europe a ses salons. Le BABELMED par exemple est un salon qui est organisé chaque année au mois de mars à Marseille. Il y a un autre salon, d’ailleurs le plus grand salon de la musique du monde qui n’est autre que le WOMEX. Il y a également le MIDEM. Donc, nous voulons nous aussi créer notre salon qui va être un grand marché où les opérateurs culturels, les diffuseurs, les producteurs de l’Océanie, de l’Asie, de l’Amérique, de l’Europe pourront aussi venir. L’objectif visé est de faire de l’Afrique une destination, pour que chaque année ces gens-là aussi viennent en Afrique, parce que nous, chaque année, nous allons vers eux pour aller vendre nos produits. Et nous savons qu’il y a beaucoup de talents qui sommeillent en Afrique ; il suffit juste un petit coup de pouce pour que ces talents puissent être valorisés et classés dans un marché, qui n’est autre que ce Salon international de la musique africaine. Et c’est ce que nous avons organisé du 28 octobre au 2 novembre à Yaoundé, au Cameroun. Ça a connu la participation de beaucoup de producteurs européens, de beaucoup de bailleurs de fonds et plus de 255 artistes. Je précise que la sélection n’était pas fortuite, ce n’est pas non plus par copinage. En musique, on ne triche pas : il y a un Comité constitué d’un jury international de 5 personnes de nationalités différentes, et qui avaient fait le travail. L’appel à candidature a été lancé, cela a fait l’objet d’une grande conférence de presse que nous avons animée au Musée national. La Guinée était représentée par Petit Kandia qui a postulé ainsi plusieurs autres artistes guinéens et africains. Le jury dans sa délibération a choisi Petit Kandia parmi les 5 artistes qui ont pu être retenus. Et les billets d’avion, les perdiems, la restauration, l’hébergement ont été pris en charge par le BEMA. C’est vraiment une première qui a marché.

D’ailleurs, c’est le lieu pour moi de saluer le soutien personnel du président Paul Biya du Cameroun, parce qu’il faut avouer qu’il nous a accordé à travers notre représentant local, Luc Yatché une subvention qui nous a permis de faire face à plusieurs dépenses. Ça a été un succès. Et Petit Kandia, au cours de cette première édition du SIMA, a eu le prix du meilleur artiste sur scène. Ce qui est un honneur pour la Guinée.

Quelle est la périodicité de la tenue de ce Salon ?

Il se tient sur trois ans. Nous avons un financement des ACP et de l’Union Européenne pour trois ans. Mais je précise que jusqu’aujourd’hui, nous n’avons pas l’appui d’un gouvernement africain. Et le BEMA fonctionne parce que les institutions européennes  mettent la main dans la poche. Nous pensons aller vers l’Union Africaine, la CEDEAO, l’UEMOA, la CEMAC et d’autres structures sous-régionales pour qu’elles comprennent vraiment que pour conquérir un peuple, il faut conquérir sa culture. Autant la culture est merveilleuse, autant elle peut apporter quelque chose. Mais malheureusement, elle est toujours reléguée au second plan par les gouvernants africains.  On fait toujours des mines et de l’agriculture les priorités qui ont pourtant une exploitation limitée dans l’espace et le temps, alors que la priorité des priorités c’est d’abord les ressources humaines. Les ressources humaines, c’est aussi les ressources artistiques et culturelles, qui sont inépuisables, tout simplement parce que ce que vous avez dans la tête ne finit pas.

Ensuite, les autres produits comme le Sosso Bala, les sites samoriens, les sites négriers comme Farénya, comme les îles de Tamara sont tant de choses qu’on peut revaloriser et exploiter en vue de faire de la Guinée une destination touristique. Malheureusement, nous avons souvent affaire à des gouvernements qui ne comprennent pas la nécessité de faire en sorte que la culture puisse être à la pointe du combat socioéconomique des nations africaines.

Vous êtes ancien ministre des Arts et de la Culture (même si vous n’y avez pas mis assez de temps) quelles sont les empreintes que vous avez laissées dans le cadre de la relance de ces secteurs ?

Ah, je dois vous dire sans modestie aucune que j’ai été un grand ministre de la Culture, parce que j’ai sorti la culture guinéenne du coma profond dans lequel elle était plongée depuis 28 ans. Il vous souviendra que j’ai relancé le festival national des arts et de la culture qui avait été avec le feu président Ahmed Sékou Touré. J’ai relancé le cinéma guinéen qui se trouvait dans une léthargie indescriptible. J’ai pu aussi faire en sorte qu’au niveau du livre, des documents sur la traite négrière qui étaient enfouis dans un bunker du Palais du Peuple, soient exhumés, parce qu’il ne faudrait pas qu’on pense que la culture n’est que la musique, le tamtam : c’est également beaucoup d’autres activités au niveau du livre et de la lecture publique. Ensuite au Musée, nous avons organisé plusieurs expositions ethnographiques pour mettre en exergue les potentialités culturelles de notre pays. En plus de cela, c’était le grand retour de la Guinée dans le concert des nations modernes. La participation de la Guinée de la Guinée au festival mondial des Arts nègres au Sénégal, c’est une de mes œuvres.

Aussi, j’ai eu la chance d’avoir un grand président, le général Sékouba Konaté et un grand Premier ministre, M. Jean Marie Doré. C’étaient des personnes sensibles à la chose culturelle. A chaque fois que j’ai proposé un projet culturel, le gouvernement entier de la
transition m’a soutenu m’a soutenu. Et vous avez vu le rôle que la culture a joué dans l’organisation par exemple du festival national des arts et de la culture. Vous avez vu Labé loger dans le même hôtel que Boké, Kankan dans le même hôtel que la Forêt. Et cela a joué dans la préparation des élections présidentielles, parce qu’il fallait en amont accomplir notre mission : celle de faire une transition de 7 mois et préparer les élections. Comme le dit Karl Marx ’’lorsque les idées s’emparent des masses, elles deviennent des forces matérielles’’, la culture a joué ce rôle de mobilisation et d’unification. Nous avons sorti une compilation qui prônait la paix et l’unité, et qui passe aujourd’hui à chaque fois que la quiétude sociale est menacée ; ça s’appelle ’’Préservons la Guinée’’ où vous avez toutes les vedettes de la musique guinéenne y compris certaines figures de l’ensemble instrumental national, à qui j’ai fait appel pour les immortaliser.

Egalement, nous avons fait beaucoup de participations au niveau des ballets dans les festivals de percussion africains au Rwanda, en Tunisie, en Libye. Ensuite, à l’exposition universelle de Shanghai, non seulement par nos œuvres d’art, mais aussi par la prestation des célèbres ballets africains qui ont marqué leur retour sur la scène internationale. Ce sont là quelques unes des propositions et actions que nous avons menées et qui ne sont pas exhaustives ;  c’est juste vous donner une idée à vous, ainsi qu’aux lecteurs de votre site. En plus de cela, j’ai été élu parmi les 5 meilleurs ministres de la transition. C’est aussi à l’actif de mon Cabinet. Je suis gêné de parler de moi, parce que si d’aucuns paraissent grands, c’est parce que d’autres ont accepté de se mettre à genoux. Donc, les actions que j’ai menées au ministère de la Culture sont loin d’être des actions personnelles. C’est l’œuvre de toute une équipe constituée d’hommes et de femmes de sérail, qui se sont mis à notre disposition et qui ont fait en sorte que la culture soit à la pointe du développement du combat et de la sensibilisation pour une Guinée apaisée avant, pendant et après les présidentielles. Et je crois que nous avons obtenu ces résultats. En tout cas, tous les guinéens conscients et honnêtes le savent.

Et pour finir ?

Je terminerai par vous remercier tout en profitant de votre micro pour inviter le public guinéen à la célébration des 20 ans de notre structure, Mass Productions le samedi 8 mars 2014 à 20 heures dans le temple de la culture nationale, le Palais du Peuple, avec une affiche très alléchante dont l’ambassadeur de la musique guinéenne, Sékouba Bambino Diabaté, Petit Kandia et Kamaldine qui seront appuyés par un défilé de mode piloté par Alpha’ O Fashion avec ses mannequins professionnels. Et nous allons profiter pour donner une formation à l’intention de vous journalistes culturels pour que les gens sachent le rôle de la presse dans la promotion de la culture nationale. Ensuite, la dialectique entre la culture et le sponsoring. Ces deux thèmes vont être développés par le directeur national de la Culture, M. Jean Baptiste Williams et le PDG de Guinée Games, M. Antonio Souaré.

Réalisé par Mady Bangoura pour VisionGuinee.Info
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