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Lettre ouverte au Pr. Alpha Condé, Président de la République de Guinée

« Seriez-vous devenu un dictateur des temps modernes… ? Je ne le pense pas ! »

Monsieur le Président de la République, c’est avec un immense plaisir que je me fais l’impérieux devoir de vous adresser cette lettre ouverte dont j’ose croire, qu’à la fin de sa lecture, de l’eau aura déjà coulé sous le pont.

D’entrée de jeu, je tiens d’abord à vous féliciter pour votre élection aux dernières présidentielles guinéennes. Je n’ai pas eu le temps nécessaire pour le faire, ce n’était pas si important d’ailleurs parce que d’autres plus utiles que moi vous l’ont déjà magnifié.

Monsieur le Président de la République, j’ouvre ma lettre par un discours tenu par Jean Jaurès le 30 juillet 1903 lors d’une remise de prix au lycée d’Albi en France où il exposait sa philosophie de la vie : « Le courage c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne subir la loi du mensonge triomphant qui passe et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche, de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques. » Ce discours élogieux a fait date, je ne vous apprends rien, socialiste que vous êtes. Il laisse songeur.

Monsieur le Président de la République, ma lettre ouverte, n’a pas pour but de vous offusquer dans votre tâche ô combien ardue. Elle a simplement pour but de vous interpeller sur certains égarements auxquels vous ne prêtez pas attention, avant qu’il ne soit trop tard.

Monsieur le Président de la République, la situation guinéenne est dramatique à bien des égards. Depuis deux ans, on assiste, bon gré mal gré à un festival de langue de bois qui obscurcit à loisir la question de la bonne gouvernance dont vous vous êtes fait le chantre. Nous assistons de manière démagogique à un conte édifiant et manichéen. Vous vous êtes englué dans un magma de confusions avec la psychologie du bazar qui règne actuellement dans notre pays. Vous avez promis le couperet pour faire tomber des têtes, c’est la personnalisation du pouvoir que vous nous avez servi sur le plateau.

Monsieur le Président de la République, vos affidés et porte-flingues de tous genres, profiteurs devant l’éternel, nous ressassent à la va-vite des progrès accomplis par votre régime. Dans certains cas, jusqu’à suggérer par le choix du vocabulaire que cette politique rappelle selon la formule consacrée, les heures les plus sombres de notre histoire. Cela en recourant à l’arbitraire pour les besoins d’une cause « juste », on occulte les faits qui seuls, permettent de comprendre la nature du mal guinéen à travers les régimes qui se sont succédés.

Monsieur le Président de la République, en se gardant de tout amalgame et de toute stigmatisation, reconnaissez que nombreuses sont les promesses encore en berne. Même si le changement prôné peut être aussi, et malheureusement dans le sens négatif.

Monsieur le Président de la République, je sais bien que nombreux sont vos concitoyens qui reconnaissent que nos problèmes viennent du fin fond de notre histoire contemporaine. Quant aux personnes « caméléons » qui vous entourent et qui régionalisent votre pouvoir, elles peuvent continuer à se draper dans l’indignation irresponsable pour traiter des questions politiques et de réconciliation nationale, brûlantes et complexes. Les différents partis politiques de l’opposition jouent leur rôle en défendant ici et maintenant des acquis démocratiques chèrement acquis et qui vous ont permis de vous asseoir aujourd’hui dans le fauteuil présidentiel. Je ne vous apprends rien sur les péripéties d’accession au pouvoir.

Monsieur le Président de la République, votre pouvoir ne saurait à lui seul inspirer une politique d’Etat qui doit prendre en compte, par définition tous les intérêts en cause et assurer le respect de la loi. C’est la logique d’une république démocratique et égalitaire.

Monsieur le Président de la République, vous savez, le peuple de Guinée a toujours applaudi ses présidents, du moins, c’est ce que nous a toujours montré la Radiotélévision Guinéenne – RTG. Mais, jamais, un peuple n’a été aussi rouspéteur comme celui de la Guinée. « Vive le président ! A bas le président ! A bèyé bhôlà môkho kélén lé dalà », pour traduire cette chanson révélatrice du chanteur Alpha Blondy : « Vive le président ! A bas le président ! Cela sort de la bouche de la même personne… » Comme quoi, le peuple est ingrat et on ne saurait jamais se fier à lui.

Monsieur le Président de la République, devant une situation politique guinéenne délétère et nauséabonde, vos adversaires les plus farouches vous traites déjà de « dictateurs » des temps modernes. Vous et moi savons tous qu’on ne nait pas dictateur, on le devient. Les tyrans séduisent d’abord avant de décevoir. J’ai l’impression, ce n’est qu’une impression, elle n’engage que moi, que vous surfez sur le désordre, le désespoir et l’humiliation d’une partie du peuple de Guinée. J’ai peur que vous ne tombiez dans la folie du pouvoir. Et de l’obsession. Si vous voulez être le Mandela de l’Afrique de l’Ouest, je suis sûr qu’un mandat vous suffira pour exprimer ce désir. Mais, il vous sera très difficile de rivaliser avec le nonagénaire et ancien président sud-africain.

D’autant plus que Monsieur le Président de la République, votre début au pouvoir ressemble étrangement à maints endroits au marais sanglant de la grotesque fin de règne du généralissime président Lansana Conté, que de nombreux Guinéens regrettent de nos jours. Toutefois, le général Conté avait des excuses, on le disait militaire et analphabète. Vous êtes tout son contraire au niveau instruction. Sorti de la prestigieuse université de Sorbonne – Paris1, vous ne faites pas mieux que lui dans les arrestations et emprisonnements arbitraires des militants de l’opposition, les tueries de vos citoyens. Des militants sont mêmes interdits de séjour dans la capitale guinéenne, réfugiés dans leur propre pays à travers des procès ubuesques.

Monsieur le Président de la République, drôle d’histoire, qui y eût cru, que l’énigmatique opposant politique que vous étiez, pourrait être aujourd’hui décrit par vos adversaires comme « le grand Satan » ? C’est trop dire mais, c’est ainsi ! Comment devient-on dictateur ? Même un simple dirigeant de parti politique de l’opposition assoiffé d’idéal, une fois aux commandes du pays, peut devenir un despote éclairé appartenant à la catégorie troublante des tyrans désespérément sympathiques. La rengaine de « c’est la faute aux autres » ne peut plus fonctionner une fois au pouvoir, ça ne se vend plus.

Monsieur le Président de la République, vous le savez plus que moi, tous les dictateurs étaient des patriotes, tous auraient donné leur vie pour le grand combat pour la démocratie et la liberté. Je sais bien que lors de nombreuses tragédies qui se sont abattues sur la Guinée, vous n’étiez pas là ; c’est le fruit du 29 septembre 2009 que vous avez récolté. Qui pourrait vous en vouloir ? Vous avez été plus futé que les autres. Toutefois, la personnalisation de votre pouvoir vous éloigne du peuple.

Deux ans après votre « intronisation », vous n’êtes jamais allé à la rencontre du pays profond pour toucher du doigt les réalités du pays. C’est le mépris avec lequel vous avez payé vos concitoyens pour votre élection. Pourtant, vous ne vous êtes pas gêné d’effectuer d’incessants voyages à l’étranger qui ne rapportent que dalle à la Guinée. Sans vous vexer, Monsieur le Président de la République, vous êtes encore dans la peau de l’opposant historique. Cela ne m’étonne guère, je l’avais noté dans l’entre-deux tours des dernières présidentielles dans l’un de mes textes : (…….)

Monsieur le Président de la République, vous et moi savons que le peuple de Guinée est amnésique ; profitez-en pendant qu’il est encore temps. Il s’enorgueillit encore à croire qu’on peut être pauvre et libre. Professeur Alpha Condé, inévitablement, viendra l’heure où le mari tue le prince charmant et l’idéalisme du début est vite débordé, triste Robespierre ! Par les nécessités de l’ambition du contrôle de la population, la lutte contre les forces du mal et l’exercice du pouvoir absolu. Ce sera la « guillotine » et les pelotons d’exécutions, de la police secrète. L’interdiction de penser autrement commence, des radios privées sont fermées et les intellectuels déchantent et prennent l’exode dans l’autre sens. Les derniers sont devenus les premiers dans l’univers irréversible des médiocres au pouvoir.

Vous et moi savons qu’en secret, les dictateurs tremblent comme des feuilles. Vous pensez qu’autour de vous des opposants cherchent à vous abattre, la perpétuel de la complotite. Oh Monsieur le Président de la République, ne pensez surtout pas que je n’imagine pas que vous êtes conscient du désamour de votre peuple. Mais, votre égo surdimensionné ne supporte pas l’impopularité et vous en souffrez. Mais comment renoncer à la voie empruntée, à l’œuvre de toute une vie ? L’Histoire ne vous absoudra pas dans ce sentier tortueux. Il serait important de vous remettre en cause dès maintenant. Il n’y a pas plus grand dictateur que celui qui dérive se croyant totalement investi par son peuple. La démocratie bonne fille offre le moyen de légitimer tous les actes de votre pouvoir jugé « autoritaire ».

Monsieur le Président de la République, je le reconnais également, un dictateur professionnel, pas à l’ancienne, sait qu’on peut perdre ses concitoyens tout en essayant de conserver leurs voix. Il suffit d’un peu d’habilité en matière de fraudes électorales. Les présidentielles dernières l’ont prouvé lorsqu’Eladj Cellou Dalein Diallo a perdu face à vous alors qu’il récoltait au premier tour 44% de l’électorat. Aucun politicien au monde n’a encore atteint votre exploit, sic ! C’est de l’histoire ancienne mais, je tenais à vous le rappeler.

Monsieur le Président de la République, lisez cette maxime de Etienne La Béotie datant de 1576 : « Je voudrais seulement comprendre comment il peut qu’autant de bourgs, tant de villes, tant de nations, supportent quelquefois un tyran qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent (…) Mais pourquoi ses sujets acceptent-ils un homme qui n’a de pouvoir de leur nuire qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer. Peut-être parce que le pouvoir n’est jamais absolu et qu’à la notion de domination se mêle celle de la complicité… »

Aujourd’hui, en République de Guinée, sous le sceau de la bonne gouvernance nous dit-on, l’ordre, la soumission, la corruption, le clientélisme favorisent la constellation d’intérêts qui trouvent dans la domination d’un groupe de personnes une douceur insidieuse. Mais, Monsieur le Président de la République, pourrait surgir du néant le jour inéluctable où le désir de liberté donnera aux uns la force de se révolter, les autres consentant en silence. Parce que, pendant que certains sont des crève-la-faim, d’autres se goinfrent plastronnant le gousset. Monsieur le Président de la République, dictateur, c’est possible de le devenir parce que nous avons tous en nous cette capacité à devenir des oppresseurs de nous-mêmes.

Pour cela, il suffit d’atteindre une crise économique grave, il suffit de tirer un peu plus sur le bouchon pour y arriver et voir le chômage et la misère grandissante des Guinéens ; la faillite des marchés, de la défiance des citoyens contre le pouvoir dit « démocratique », de la peur des étranger et des forces invisibles et surtout du désordre.

Monsieur le Président de la République, votre régime forme un mélange redoutable de démocratie et de dictature. Votre régime symbolise l’émergence de plus en plus menaçante d’un nouveau régime politique qui pourrait devenir dans les années qui se succéderont, l’ennemi de notre démocratie mise en place par Lansana Conté. Votre régime, loin d’être démocratique, est toujours sur la voie de la transition. La démission de Lousény Camra du perchoir de la CENI ne change en rien la donne actuelle.

Monsieur le Président de la République, il n’y a pas de politique globale et générale dans le gouvernement de Saïd Fofana, aucun schéma directeur pour savoir où on va. Et les discours du genre « tout va bien » sont d’un ennui himalayesque. Ce gouvernement est infoutu de juguler les problèmes qui assaillent les populations. J’oubliais de noter cette foutaise immonde qui aligne au moins 7 personnes du même nom qu’Alhassane Condé, ministre de la Décentralisation, comme hauts fonctionnaires dudit ministère. C’est une injure aux autres appartenances régionales et une honte à l’équité ethnique dans les nominations. Certaines langues fourchues accusent Dr. Mamady Diané, votre directeur de cabinet, de promouvoir la « malinkélisation » de votre pouvoir.

Je tiens une fois à vous le dire, l’opposition fait partie de nos acquis démocratiques. Vous étiez de ce bord jusqu’à récemment. Je suis estomaqué que vous l’ayez si vite oublié. Faites comprendre à vos porte-manteaux réunis dans des associations d’opportunistes de cesser leurs pilonnages qui n’ont plus d’effets à nos oreilles. On n’y fait plus attention. On entend des associations de soutien cogner sur les opposants mais, jamais elles n’ont pu tenir un raisonnement cohérent. Tous des profiteurs sont à mettre au pilori. Les discours se font plus péremptoires quand la nature des convictions devient floue, la parole par compensation se fait plus tranchante. La violence reptilienne de leurs expressions vient pallier, en somme, la fragilité du contenu. Du coup, leurs discours politiques s’exténuent, les jugements tombent à plat, le verbe est haut mais, ne correspond plus à rien.

Ces associations de soutien oublient que dans le sous-sol de la misère sociale, des réalités autres sont en germination, des paroles et des dissidences fusent. L’étrange hiatus entre le bavardage courant et les nouvelles réalités signalent en creux l’énormité du changement de mentalité.

Monsieur le Président de la République, sachez que si vous ne changez pas votre politique stigmatisante, d’exclusion et régionaliste, d’autres révoltés peuvent émerger et, au sens strict, prendre la main. Dans les faits, le pays se porte mal quand bien même des progrès tangibles sont à noter à votre actif. Vous pouvez mieux faire. Nul ne devrait se montrer péremptoire tant il devient bêta d’avoir un œil sur tout, en un clin d’œil, un avis sur tout. Or, c’est ce qui se produit dans la république RPGiste. « Les installés » de l’ancien monde s’accrochent à leur bout de gras. Ils réemploient des concepts démonétisés. Ils campent obstinément dans cet ancien théâtre où ils ont encore leur strapontin. Tout à la hâte de prouver qu’ils existent, soucieux de « se pousser le col » comme on dit. Ils jugent avec autorité au lieu de penser ne serait-ce que cinq minutes.

Monsieur le Président de la République, c’est une vertigineuse litanie, une respiration coupée. Oserais-je dire, et sans faire de phrase, que je ne pensais pas que le changement serait si bouleversant pour ne plus faire rêver. J’aimerais trouver les mots, le ton, la force de dire pourquoi je m’afflige décidemment de la désespérance guinéenne. C’est un gaz toxique que nous respirons tous les jours.

Monsieur le Président de la République, je ne suis pas loin d’en finir avec, je sais, cette si longue lettre ouverte. J’aurais aimé que l’optimisme soit encore de mise, le fusil peut encore changer d’épaule. Mais, se réfugier dans la raillerie reviendrait à capituler en essayant de sauver la face, « après moi le déluge ».

Chaque jour qui passe, les Guinéens se font l’idée d’un commencement d’une remise en cause. L’appétit de l’avenir et l’énergie du matin sont vraiment le propre de l’homme. Je pense à cette petite voix qui nous souffle parfois à l’oreille : « c’était mieux avant, retournons en arrière ». Défiez cette voix et dites-lui que le passé est enterré et ne peut revenir en adoptant un autre tempo car, plus rien ne swingue.

Monsieur le Président de la République, pourriez-vous restaurer notre tissu social ? Réactiver un corpus de valeurs sans lesquelles la nation guinéenne est vouée au naufrage ? La question principale est celle-là, comment tout ceci s’est-il détraqué ? Qu’est-ce qui fut englouti au début de cette 3e République, l’une des plus prometteuses ? Faire abstraction de vos progrès économiques serait être d’une mauvaise foi soviétique. J’en conviens. Mais, cette face ensoleillée ne saurait faire oublier la face sombre de votre régime. L’effroi qu’il nous communique encore à distance nous laisse comme sonnés.

Monsieur le Président de la République, à un avers de progrès patent correspond un revers effroyable. Fatale imprudence, je le répète, j’essaie de comprendre Monsieur le Président de la République, ici, comment une espérance aussi forte a pu être trahie et de quelle façon nous pouvons la refonder.

En définitive, Monsieur le Président de la République, disait le maréchal Français Louis Hubert Lyautey- officier pendant les guerres coloniales : « Rien de durable ne se fonde sur la force ». Nous pensions que les populations guinéennes devraient être rassemblées par vous et autour de vous. Elles sont plus divisées que par le passé, elles sont en lutte. Vous les politiciens, pouvoir comme opposition, vous avez démonté pièce après pièce le chapiteau national. Il vous revient malheureusement d’être le chef de chantier pour dresser un autre chapiteau national plus durable qui s’appelle : démocratie.

Monsieur le Président de la République, à moins que vous ne vouliez contredire Mao-Tsé-toung qui disait : « La politique est une guerre sans effusion de sang et la guerre une politique avec effusion de sang. », j’ose espérer que dans le meilleur du monde, le Bon Dieu guidera vos pas vers la prospérité de la Guinée dans l’équité sociale et ethnique.

Aurai-je eu raison d’écrire cette lettre ouverte ? L’avenir nous le dira. Toutefois, une réflexion de Mendès France me parait incontournable dans la Guinée d’aujourd’hui : « Le plus important lorsqu’on demande des sacrifices, c’est de promettre et de montrer tous les jours qu’ils seront justement répartis. »

Cela au moins, il n’est pas trop tard pour le faire, Monsieur le Président.

Veuillez croire, Monsieur le Président de la République de Guinée, en l’expression de mes sentiments distingués.

Abdoulaye Youlaké Camara
Journaliste, Paris

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