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Littérature : Le terroriste noir de Tierno Monénembo

Ceux qui l’appellent Thierno Saïdou Diallo ou Djosky sont ceux qui l’ont connu à l’adolescence, la période de la vie où se forgent les amitiés vraies, viriles, qui durent toute la vie et au-delà.

C’est dès le 24 août dernier, au lendemain de sa parution, que j’ai acheté Le terroriste noir, le dernier livre de Tierno Monénembo, publié aux éditions du Seuil. J’ai su, peu après, qu’il était déjà inscrit sur la liste du Goncourt 2012.
Je venais d’achever de le lire lorsque l’auteur a fait sa brillante prestation à l’émission dominicale « Cosmopolitan » de Paula Jacque sur la radio publique France Inter, le 9 septembre. Une excellente présentation du livre. Et les lecteurs ne seront pas déçus.

L’assistante de Paula Jacque a souligné à juste titre « la belle langue » que Tierno Monénembo a su utiliser dans le livre, un niveau de langue qui m’a émerveillé et enchantera, j’en suis sûr, des foules et des foules. Du pur Giono, celui qui a écrit Regain. Combien je suis ravi de voir une telle maîtrise de l’écriture, à faire pâlir les meilleurs écrivains de notre époque.
Qui ne serait flatté d’avoir connu à son jeune âge un futur grand écrivain ! Je me souviens avec délectation et grand plaisir des vacances fabuleuses que nous avons passées en mars 1967 à Porédaka, avec mon alter ego Alsény Barry dit Bruno. Avec aussi l’inoubliable Alhassane, Panamien, Pacheco, Perkins, Néné Aïssatou, Idiatou… et j’en oublie. Tierno Monénembo se révélait dès l’époque un merveilleux conteur.

Le fameux air Le métèque de Georges Moustaki est une véritable madeleine de Proust qui me rappelle ‒ comme par enchantement, chaque fois que je l’entends ‒, notre rencontre fortuite à Bamako au Mali, en septembre 1970. Il venait de Dakar, en route vers Abidjan. Nous écoutions inlassablement ce standard du hit-parade au juke-box d’un lieu public de la capitale malienne. Nous nous sommes embarqués dans un taxi-brousse pour une homérique odyssée vers la capitale ivoirienne.

Le premier livre de Tierno Monénembo, Les crapauds-brousse, fut accueilli avec un certain scepticisme, à sa parution en 1979, même après la participation de l’auteur à l’émission littéraire culte de l’époque, Apostrophes de Bernard Pivot, aux côtés de notre grand écrivain national William Sassine et du journaliste du Monde Philippe Decraene. « Oh, disait-on », non sans malveillance, avant même d’avoir lu le livre, « il n’a fait qu’achever le manuscrit légué par son père, un surdoué disparu trop tôt ». C’était néanmoins reconnaître quelque peu le talent de Tierno Monénembo.

Lorsque son deuxième livre, Les écailles du ciel, parut en 1986, qui sera distingué par le Grand Prix de l’Afrique noire et la Mention spéciale de la Fondation Léopold Sédar Senghor, il n’y eut plus aucun doute. Un grand écrivain était né. Son père avait disparu depuis bien longtemps.
J’avais cru que le talent de Tierno Monénembo culminait avec Un attiéké pour Elgass (1993), pour moi le meilleur des dix livres qu’il avait écrits. Ce roman sera cependant surpassé par Le roi de Kahel, couronné en 2008 par le prestigieux prix Renaudot.

Paru quatre ans avant, en 2004, Peuls, consacré comme un remarquable essai d’ethnologie et d’anthropologie, n’en est pas moins une grande œuvre littéraire.

Et voilà que Le terroriste noir, qui vient de paraître, hisse Tierno Monénembo à un sommet encore plus élevé. Que ne serions-nous heureux de le voir récompenser par le prix Goncourt, comme le lui décernent déjà les meilleurs critiques littéraires français ! Le Canard enchaîné lui-même, cet hebdomadaire bien connu pour son indépendance d’esprit, a réservé un accueil chaleureux, dans sa livraison du 12 septembre 2012, à ce roman qui raconte l’histoire vraie d’un héros guinéen, Addi Bâ, au cours de la Seconde Guerre mondiale en France.

Il ne faut pas que Tierno Monénembo s’arrête en si bon chemin. Nous qui l’avons connu à l’adolescence, nous continuons de l’appeler Djosky, de son vrai nom Thierno Saïdou Diallo. Son nom de plume et de combat, Tierno Monénembo, signifie Tierno, de sa grand’mère Néné M’Bo, qui l’a élevé (à remarquer le « h » dans le prénom d’origine, qui ne figure pas dans le nom d’auteur).
Après le Grand Prix d’Afrique noire, la Mention spéciale de la Fondation Léopold Sédar Senghor, le Prix Tropiques, le Prix Renaudot, nous le verrions bien couronné par le Prix Goncourt cette année, et un jour prochain le voir entrer sous la Coupole, Quai Conti, à l’Académie française.

Le personnage principal du dernier roman de Tierno Monénembo, Le Terroriste noir, c’est Addi Bâ, né en 1915 à Pelli Foulayabé, près de Bomboli à Pita en Moyenne Guinée. En français, on ne prononce pas la lettre « H », qu’elle soit muette ou aspirée. C’est ce qui fait que son vrai nom Hady Bah a donné Addi Bâ.

A l’âge de 13 ans, il est donné par son père, sur la recommandation d’un devin bambara qui lui prédit un destin exceptionnel, à un fonctionnaire de l’administration française qui le rapatrie avec lui en France en 1928. Addi Bâ grandit à Langeais. Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate en septembre 1939, il s’engage, à l’âge de 24 ans, dans l’Armée française.

En mai 1940, la France est vaincue et occupée par l’Allemagne hitlérienne. Rescapé de la bataille de la Meuse, dans l’est de la France, durant laquelle des milliers de soldats périssent, Addi Bâ entre dans la Résistance.
Il dirige le premier maquis des Vosges, baptisé « Le maquis de la Délivrance ». Face à ses exploits, qu’il serait trop long de rappeler ici et que le lecteur découvrira dans le roman, la Feldkommandantur allemande le surnomme Der schwarze Terrorist, « Le Terroriste noir », d’où le titre du roman de Tierno.
Capturé par les Nazis, après avoir été livré à l’ennemi par la collaboration dans des circonstances qui n’ont jamais été élucidées, il est exécuté le 18 décembre 1943, à l’âge de 28 ans, avec son compagnon français, Marcel Arbuger. Aujourd’hui, son nom est gravé sur une stèle commémorative et des rues portent son nom au titre de la Résistance nationale française au nazisme hitlérien.

Addi Bâ est un héros. Mais, c’est quoi un héros ? C’est quelqu’un qui se bat pour une cause jusqu’au sacrifice suprême, jusqu’à la mort.

L’immortel révolutionnaire argentin Ernesto Che Guevara en est l’exemple parfait. Avant de tomber, les armes à la main dans le maquis bolivien en 1967, le Che déclarait : « Peu m’importe où la mort me surprendra, pourvu que d’autres hommes se lèvent pour empoigner mes armes, entonner les chants funèbres, dans le crépitement des mitrailleuses, et les nouveaux cris de guerre et de victoire. Hasta la victoria siempre (Jusqu’à la victoire toujours).»

Le Che déclarait également : « Susciter deux, trois Vietnam. Telle est la consigne, pour disperser les forces de l’impérialisme et l’anéantir. »

Aujourd’hui, je dirais qu’il nous faudrait un Addi Bâ pour briser le cercle infernal des dictatures qui se succèdent depuis cinquante ans en Guinée, ce pays où un étranger fils d’étrangers peut venir s’emparer du pouvoir par des moyens frauduleux, instaurer un régime ethnocentriste moyenâgeux, mettre en coupe réglée les ressources minières nationales au bénéfice de son fils, sorti d’on ne sait où. Pourquoi diable ! la Guinée serait-elle vouée à un si triste sort ? Que des Addi Bâ se lèvent pour lancer de nouveaux « Maquis de la délivrance » et libérer ce pays.

Alpha Sidoux Barry
Conseil & Communication International (C&CI)

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