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Les cinq péchés de Condé dans la gestion du conflit en Forêt

La gestion, catastrophique (on va la voir), de terribles affrontements qui ont opposé Guerzé et Konianké à N’Zérékoré en début de semaine, a confirmé un secret de polichinelle : Politiquement, la Guinée tout entière se résume à la capitale Conakry. Au-delà, c’est le Far-West.

Entre lundi 15 juillet, et mercredi 17, à quelque mille kilomètres de Conakry, ce sont des dizaines de Guinéens (en tout cas plus de 60) qui ont été fusillés, égorgés, découpés à la machette ou brûlés vifs à N’Zérékoré et plus au Nord, à Beyla. On ne compte pas le nombre de blessés et les dégâts matériels. Le tout, au nez et à la barbe des autorités.

Le pouvoir du président Condé est apparu totalement désemparé par l’ampleur du phénomène. Partant, il a commis cinq erreurs dans la gestion du conflit.

         1.       L’inadmissible voyage d’Abuja

Mardi matin le président Alpha Condé s’est envolé pour Abuja au Nigéria où il a pris part, au 43ème sommet de la CEDEAO. Pendant ce temps, une partie de son pays était plongée dans une véritable guerre civile. C’est l’incompréhension totale. En pareille circonstance, tout dirigeant responsable aurait écourté son séjour à l’étranger pour rentrer immédiatement dans son pays afin de gérer la crise.

Mais Alpha Condé n’était pas en séjour à l’étranger quand les affrontements ont commencé dimanche 14 juillet à Koulé (40 km de N’Zérékoré): il était à Conakry, et c’est de là qu’il est parti laisser le brasier de la Forêt ; se contentant de lancer un appel au calme qui est tombé dans des oreilles …coupées !

           2.       Tiegboro et Pivi, ou soigner le mal par le mal

Le gouvernement a tenté, certes, d’éteindre le feu aux premières heures du conflit. Mais il s’y est mal pris.

Dès lundi, Conakry a dépêché à N’Zérékoré, par hélicoptère, le ministre en charge de la sécurité présidentielle, lieutenant-colonel Claude Pivi, et le directeur de l’Agence nationale de lutte contre la drogue et le grand banditisme, colonel Moussa Tiegboro Camara. Deux officiers de l’armée guinéenne dans le collimateur de la justice, accusés de crimes et inculpés.

Aussi, et c’est une approche risible, les deux émissaires du gouvernement portent en eux le germe du conflit qu’ils sont censés éteindre : l’un, Tiegboro, est Konianké, l’autre, Pivi, Gurezé. Les plus terribles massacres se sont déroulés, mardi, à Koulé et à N’Zérékoré à leur présence. Puisqu’il ne s’agissait pas de tirer à vue sur des manifestants désarmés, mais de concilier et de réconcilier, ils étaient grillés d’avance.

          3.       Des forces de sécurité impuissantes dans le Far West

Les  forces de sécurité de N’Zérékoré, composées de la police et de la gendarmerie, sont apparues impuissantes devant la puissance de feu de deux ennemis qui se battaient entre eux. Des témoins ont affirmé avoir vu des gendarmes équipés des matraques faire face à des milices armées de fusils mitrailleurs ! David contre Goliath. Le constat est sans appel : en matière de maintien d’ordre quand il s’agit de s’interposer entre deux groupes qui se battent, nos gendarmes et policiers doivent retourner à l’école. L’ampleur des massacres le démontre éloquemment.

Par ailleurs, les autorités militaires ont dépêché des renforts qui devaient venir de Kankan, à 300 km de là. La Guinée n’ayant aucune infrastructure routière digne de ce nom, les soldats ont été réduits à se battre contre des nids de poule et la boue. Deux ennemis face auxquels les deux hauts officiers venus de Conakry (Tiegboro et Pivi) ont abdiqué, préférant rallier le Far-West de N’Zérékoré par les airs.

          4.       Communication des pouvoirs publics : entre censure et autocensure

Comme d’habitude, le gouvernement a très mal communiqué autour de cette crise. Les autorités avaient visiblement du mal à suivre le rythme du bilan des affrontements en constante évolution. Au moment où le premier communiqué officiel du gouvernement faisait état de 16 morts et de 80 blessés, les médias privés et étrangers évoquaient entre 40 et 60 morts et un nombre non déterminé de blessés.

Aussi, les médias d’Etat, notamment la Radio et la télévision nationales, ont brillé par l’autocensure. C’est à peine si les affrontements étaient évoqués dans les éditions d’information. Tout est minimisé, adouci. A peu de choses près, la même attitude a été suivie par les médias en ligne proches du gouvernement. Silence radio.

C’est comme si en Guinée forestière, Gurezés et Koniankés, sont en train de préparer, main dans la main, la fête anniversaire de l’an 55 de notre indépendance prévue pour se tenir à N’Zérékoré le 2 octobre prochain. Les journalistes de la RTG ont même prétendu que c’est l’absence de réception du signal de la télé en Forêt qui a fait que l’appel au calme lancé par le président Condé n’ait pas été entendu ! Comme si les habitants de la région pouvaient faire fonctionner leurs télés à la bougie si le signal était captable…

Pendant ce temps, le ministre de la Communication, Tokpa Césaire Kpoghomou, lui, se battait sur un autre front : celui de la censure des médias. Il a ordonné, jeudi, la fermeture de la radio privée Zaly Liberté Fm basée à N’Zérékoré sous prétexte que celle-ci informait les médias étrangers et incitait à la violence.

           5.       Des conflits latents sans politique de réconciliation nationale

Ce conflit qui a ensanglanté la Forêt a été brutal et désastreux. Mais il était totalement prévisible.

Tout le monde sait que la Région forestière, notamment les préfectures de N’Zérékoré, Beyla et Yomou, est une poudrière dormante. Fortement malmenée en en un quart de siècles par de guerres meurtrières itinérantes entre les pays voisins de la Sierra Léone, le Libéria et la Côte d’Ivoire, la Guinée forestière a longtemps servi, et sert encore manifestement, de base-arrières pour des milices lourdement armées (anciens rebelles de l’ULIMO, du LURD).

Nul n’ignore non plus que les populations Koniankés, musulmans et halogènes, ont tendance à supplanter les Guerzés, chrétiens autochtones, dans les centres urbains de la Forêt. Cette cohabitation du type « je t’aime moi non plus » à travers une gestion malencontreuse du foncier, constitue une rancune qui remonte à plusieurs décennies.

Et depuis près de trois ans qu’il est au pouvoir, le gouvernement du président Condé n’a rien fait pour prôner une politique de réconciliation nationale, se contentant de mettre en place une commission de réflexion composée de deux religieux réduits à faire des appels au calme inaudibles même à Conakry.

Les affrontements de la Forêt apparaissent, malheureusement, comme une suite logique de la chasse organisée contre les Peulhs en 2010 dans les préfectures de la Haute Guinée, suivie des représailles au Fouta dans des proportions bien moindres. Aucune enquête n’a été ouverte, aucune suite donnée.

Déchirée par l’ethnocentrisme, minée par la pauvreté et l’injustice, la Guinée est un volcan en activité dont le réveil risque d’être dévastateur un jour.

Mariètou Barry, pour VisionGuinee.Info

 

 

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