Accueil » Libre opinion » Guinée : la pensée critique est-elle en crise ?

Guinée : la pensée critique est-elle en crise ?

Qu’ils soient partisans de la mouvance présidentielle ou de l’opposition, défenseurs de Constitution ou de droits humains, journalistes ou chroniqueurs, ou qu’ils soient de simples citoyens qui s’intéressent à la politique, les acteurs politiques guinéens partagent tous en commun un problème identique : « ils aiment faire des critiques à l’encontre de leurs adversaires, mais ils détestent que des critiques similaires leur soient adressées en retour par les parties adverses ou par un observateur quelconque. »

Doit-on alors parler d’une crise de la liberté d’expression dans ce cas ou bien de la volonté chez les uns de monopoliser le droit de critiquer pour eux seuls en brimant le droit de réplique des autres, ou simplement le droit pour n’importe qui d’avoir sur les évènements un regard différent des leurs ? Cette maladie mentale qui affecte les animateurs de la vie politique en Guinée mérite qu’on y réfléchisse quelque peu afin de comprendre ses manifestations dans l’espace politique et ses conséquences sur les liens sociaux.

D’emblée, il faut dire que cette pathologie qui affecte l’esprit du sujet politique est beaucoup plus prononcée chez les partis politiques de l’opposition que chez le parti au pouvoir. Probablement parce que, le second se voyant déjà en possession du pouvoir et de ses nombreux privilèges, est devenu plus tolérant à la critique que son adversaire désespéré et désemparé dans sa quête d’un pouvoir qu’il veut conquérir à tout prix.

En effet, force est de constater que le pouvoir confère à son détenteur un coefficient de résistance à la critique plus élevé dans la mesure où l’on sait qu’en Guinée, être au pouvoir signifie toujours avoir plus droits que les autres, notamment le droit de jouir à satiété des ressources publiques. Ce privilège pour celui détient le pouvoir de s’hydrater impunément des ressources publiques lui confère une sorte de parechocs qui amortit ou dissipe la puissance dévastatrice de la critique à son encontre. Tandis que pour un politique déjà rompu aux affres de la lutte politique, déjà rendu malheureux par la recherche d’un pouvoir qu’il peine à obtenir, toute critique à son encontre lui fait l’effet d’une douleur assimilable à celle ressentie par une main tranchée plongée dans l’acide sulfurique. Oh ! Que ça fait mal !

Pourquoi donc un parti de l’opposition doit-il avoir une telle attitude face à la critique dans un pays où, pourtant, celui qui essuie le plus de critiques venant de toutes parts est le parti au pouvoir ? Est-ce à dire qu’une fois qu’il aura lui-même conquis le pouvoir ce parti politique ne tolérerait aucune critique à son égard ? À vrai dire pas forcément, si l’on a bien compris ce qui a été affirmé précédemment.

En fait, cela laisse à penser plutôt que ce parti, une fois qu’il sera porté au pouvoir, se livrerait lui aussi aux mêmes rites de prédations des deniers publics que ses prédécesseurs. Et c’est en se vouant à cette pratique de pillage de ressources publiques sans jamais avoir à en rendre compte, qu’il finira lui aussi comme les autres, à s’habituer aux critiques et à apprendre à les tolérer, ne serait-ce que partiellement. Voilà donc comment le pouvoir aura fini par changer la nature d’un homme, le comportement d’une entité politique.

Mais le plus grave danger de cette intolérance des partis de l’opposition face aux critiques se trouve être incarné dans le comportement de certains de leurs militants et sympathisants qui, à force de condamner toute critique à l’encontre de leurs partis d’affiliation ont fini par les idéaliser, les sacraliser, voire les idolâtrer. Or si l’on peut critiquer un gouvernement en exercice pourquoi ne le pourrait-on pas pour un parti politique qui n’a jamais gouverné ? C’est dire enfin à quel point il est facile de voir basculer demain dans le totalitarisme ceux qui luttent aujourd’hui pour la démocratie.

Des exemples de ce type ne manquent pas en Guinée. Le premier président avait lutté corps et âme pour l’indépendance politique du pays, mais une fois obtenue, celle-ci s’est très vite transformée en un despotisme plus impitoyable que le joug du colon. De même, son successeur avait aboli le parti-État et libéralisé l’économie du pays, mais très tôt il est devenu président à vie et propriétaire privé des ressources publiques. Enfin, le président actuel avait combattu tous ses prédécesseurs, les qualifiant d’antidémocratiques. Aujourd’hui, lui-même s’est frayé un chemin pour la présidence à vie, en réprimant dans le sang quiconque s’y oppose. Ainsi, l’histoire, comme disait Hegel, ne s’accomplit pas au hasard sans une ligne directrice, car l’histoire est le lieu de déploiement de la raison universelle. En d’autres termes, il existe une direction des événements qui donne à l’histoire un sens. Et que sait-on de l’avenir ? Ceux qui crient démocratie aujourd’hui seront-ils des démocrates demain ?

D’où l’intérêt de ce texte qui vise à pousser à la réflexion en ouvrant le débat sur l’avenir de la pensée critique ou mieux encore de la liberté d’expression en Guinée, ceci afin de contribuer à éclairer les esprits sur le défi démocratique des partis politiques de l’opposition en particulier et de tous les acteurs de la vie socio-politique guinéenne en général.

Aboubacar Fofana, ing.
Montréal, Québec

Abonnez-vous à la newsletter de VisionGuinee pour suivre l'actualité sur la politique, société, économie, sport etc. en Guinée

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Suivez nous sur les Réseaux sociaux !

Cliquez sur les boutons ci-dessous pour suivre les dernières actualités de VisionGuinee.info