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Réflexion sur le militantisme politique en Guinée

A-t-on jamais eu l’impression qu’il existe aujourd’hui en Guinée des militants politiques qui voudraient voir notre démocratie naissante basculer vers un totalitarisme d’apparence démocratique mais fondamentalement rétrograde et récessif ?

Eh bien ! C’est malheureusement ce constat qu’une analyse attentive de la partisannerie politique en Guinée permet de faire. Il est intéressant de voir comment un individu peut être conduit à avoir une telle pensée pour son propre pays. Est-ce en raison de son désespoir irréversible en la probabilité d’une alternance démocratique au pouvoir ? Ou bien à cause de sa profonde déception dans la manière de gouverner son pays ? Ou au contraire à cause de sa subordination aveugle à un leader politique avec lequel il partage un même groupe ethnique, voire de son mépris de l’alternance au pouvoir ?

En vérité, ce n’est ni la première ni la deuxième des trois raisons invoquées ici. D’une part, parce que la certitude que peut avoir un citoyen dans la défaite de l’alternance démocratique au pouvoir dans son pays ne saurait le conduire à vouloir y voir prospérer un gouvernement despotique. Tout au contraire, cela le pousserait, s’il était réellement engagé, à continuer sa lutte pour transformer sa certitude négative en possibilité positive. D’autre part, un citoyen déçu par la manière dont son pays est gouverné ne lui souhaiterait pas pour autant d’être sous l’emprise d’un régime totalitaire. Au lieu de cela, il s’emploierait à faire tout ce qui dépend de lui-même afin que les choses changent. Il œuvrerait par exemple à dénoncer ce qui est mal et à proposer ce qui est bien. Il tâcherait de se dissocier des fonctionnaires et des élus corrompus et s’abstiendrait de leur prêter main forte en les protégeant de quelque manière que ce soit, ou encore il pourrait simplement s’engager lui-même dans la lutte politique en créant ou en adhérant à un parti.

Aujourd’hui, nombre de partisans politiques guinéens ne sauraient dire pourquoi soutiennent-ils tel candidat plutôt que tel autre sur la base de leurs programmes de société. La raison à cela tient au fait qu’un tel programme est généralement inexistant et que ce débat ne fait pas partie des objectifs de campagne. Parmi ces partisans, il y a ceux qui continuent de supporter à cor et à cri le parti au pouvoir malgré le fait que celui-ci n’a pas honoré un iota des promesses qu’il avait faites lors des campagnes présidentielles antérieures et que l’immense majorité d’entre ces gens ne tirent aucun bénéfice de leur activité partisane. Ensuite, il y a aussi ces autres partisans qui soutiennent des partis d’opposition bien que ces derniers ne leur aient guère présenté un quelconque projet de société non plus, ou ne leur aient apporté la moindre preuve qui justifierait pourquoi devraient-ils militer pour eux.

Tout se passe alors comme si les consciences des partisans de ces deux camps sont contrôlées par les leaders politiques qu’ils soutiennent. Pour eux, l’enjeu n’est pas ce que ces hommes politiques sont capables de faire pour le pays, l’urgence n’est pas le contrat social qu’ils proposent au peuple. Pour ces partisans, le véritable enjeu est que celui qui doit être désigné pour gouverner le pays appartienne au même groupe ethnique qu’eux-mêmes. Et cela, même si la façon de gouverner et d’administrer le pays de ce chef ne profite ni au pays, ni à son peuple dans sa grande majorité et ni à eux-mêmes pris individuellement.

Ainsi, leurs consciences sont aliénées. Car l’aliénation n’est rien d’autre que le processus par lequel un autre que soi prend le contrôle de notre conscience. Autrement dit, être aliéné c’est être dépossédé de ce qui fait notre humanité, à savoir notre conscience. Et c’est exactement ce qui se passe chez tous ces partisans politiques guinéens qui ne contrôlent plus leurs propres consciences et qui, pourrait-on dire, suivent aveuglement les leaders politiques uniquement en fonction de leur appartenance à telle ou telle ethnie.

Il faut rappeler que ce processus d’aliénation des consciences a été pensé par K. Marx au 19ème siècle dans son analyse critique de la société capitaliste. Pour illustrer ce concept, Marx prenait l’exemple sur un prolétaire et son patron (le propriétaire). Pour notre analyse, c’est le partisan politique d’aujourd’hui qui est le prolétaire et le leader politique le propriétaire. Lorsqu’un partisan lutte pour la victoire de son leader politique de toutes ses forces, comme on le voit souvent en Guinée, le fruit de cette lutte ne lui profite généralement guère, ni à lui-même ni à sa famille s’il venait à y laisser sa vie. Bien au contraire, c’est le leader politique qui en retire tous les avantages en se faisant passer pour la victime du régime, et en utilisant cela sur le plan international pour justifier la légitimité de son propre combat et obtenir des soutiens. C’est la même chose que quand un prolétaire travaille pour le propriétaire, car le produit de son travail appartient toujours au patron qui se contente de lui verser un salaire misérable.

C’est ce que Marx appelait « l’extorsion de la plus-value », c’est-à-dire que la production d’une valeur ajoutée par le travail du prolétaire se retrouve dans la poche du propriétaire en contrepartie d’un salaire. C’est le principe même de l’exploitation, ce qui indique bien ce processus de réification du prolétaire. Sauf que dans le cas des luttes partisanes en Guinée, le leader politique n’offre même pas un salaire. Il n’a pas besoin de le faire puisque ses partisans se livrent eux-mêmes à ce travail volontairement, tellement leurs consciences sont aliénées. Le partisan politique guinéen est ainsi perçu par son leader comme un ustensile taillable et corvéable à merci. Mais plus grave encore est le fait que le partisan guinéen n’a même pas conscience de son aliénation. L’ethno-stratégie politique l’a abruti. Il a fini lui-même par intérioriser la volonté de son leader d’opinion qui le traîne avec lui uniquement parce qu’ils ont en commun un même groupe ethnique.

On peut donc conclure en répondant affirmativement à la troisième question posée au début de ce texte, à savoir que le partisan politique guinéen, à cause précisément de « sa subordination aveugle à tout leader politique appartenant au même groupe ethnique que lui, serait disposé à mettre fin au processus démocratique en cours dans le pays pour installer à sa place un régime dictatorial, pourvu que ce régime soit dirigé par un chef de son ethnie. » Et pourquoi donc ? Parce que son esprit est aliéné !

Aboubacar Fofana, ing.
Montréal, Québec

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