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Deux investitures présidentielles et les préparatifs de l’enterrement de l’Etat de droit

Plusieurs dizaines de morts avant, pendant et après les élections en Côte d’Ivoire et en Guinée. Des responsables politiques de l’opposition arrêtés et toujours en prison dans les deux pays.

En Guinée, dans la nuit du 16 au 17 décembre, Roger Bamba, âgé d’une quarantaine d’années, en détention depuis le mois de septembre à Conakry, est mort quelques heures après son transfert à l’hôpital. Il était membre de la cellule de communication et responsable des jeunes de l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG), le parti d’opposition dirigé par Cellou Dalein Diallo.

Quelles que soient les causes précises de son décès, qui ne seront peut-être jamais élucidées, les conditions exécrables de détention en Guinée n’ont pu que contribuer à ce funeste sort. Au demeurant, les motifs de sa détention ne sont pas connus. Contrairement à des dizaines d’auteurs de violences meurtrières au cours des derniers mois pendant la répression de manifestations politiques, ni identifiés, ni poursuivis en justice, Roger Bamba n’avait jamais tué personne.

Lors de son discours d’investiture pour un troisième mandat le 15 décembre, le président Alpha Condé, 82 ans, a invité ses compatriotes à « oublier le passé qui divise au profit d’un avenir d’unité et d’espérance ». Il faudrait sans doute qu’il appelle les Guinéens qui ne sont pas de son camp à oublier aussi les exactions du présent et, par anticipation, celles du futur, puisque des jeunes continuent à mourir ou à dépérir en prison parce qu’ils estiment son troisième mandat inconstitutionnel.

Les services de sécurité de l’État guinéen font à peu près ce qu’ils veulent en matière de restriction des libertés. Plusieurs acteurs politiques affiliés à l’opposition ont été bloqués à l’aéroport, empêchés de voyager, sans qu’aucune raison ne leur ait été notifiée. Le dernier à en avoir fait l’expérience ce 17 décembre est l’ancien ministre Mohamed Tall de l’Union des forces républicaines (UFR), le parti dirigé par la deuxième personnalité de l’opposition, Sydia Touré.

De l’autre côté de la frontière, un journal ivoirien a titré le 14 décembre, jour de l’investiture du président Alassane Ouattara pour son troisième mandat, sur l’arrivée de nombreux chefs d’État venus participer « aux funérailles de la démocratie ». Ce que cette année 2020 a donné à voir en Afrique de l’Ouest, ce sont en effet les préparatifs avancés d’un enterrement en grande pompe de processus laborieux, tortueux, mais prometteurs, de construction d’un espace régional en Afrique où les principes de la démocratie et de l’État de droit seraient respectés.

Ce n’est pas seulement la démocratie – qui ne s’est en réalité jamais installée en Côte d’Ivoire et en Guinée – qui est menacée. C’est l’État de droit qui est en danger. C’est la protection des citoyens même face à la puissance des moyens de leurs États, mis au service exclusif de ceux qui les contrôlent.

On envoie en garde à vue et on jette en prison bien plus vite et pour peu de choses qu’on ne le faisait au cours des dernières années, en Côte d’Ivoire, en Guinée, mais aussi au Togo, au Niger, et même au Sénégal et au Bénin, longtemps érigés en modèles de délicatesse démocratique aux côtés du Ghana et du Cap-Vert, qui préservent encore leur réputation.

Au Nigeria, ce sont des jeunes qui ont été tués il y a quelques mois en plein Lagos au cours de manifestations contre les abus parfois meurtriers des forces de police. Dans une Afrique de l’Ouest où la vie des populations est déjà gravement menacée par une multitude de groupes armés, djihadistes, communautaires, criminels, et par les conditions économiques, sanitaires et sociales entretenues par la corruption et le mépris des plus pauvres, il faut désormais craindre aussi les abus de pouvoir des gouvernants censés être au service de leurs citoyens.

En l’absence d’une dénonciation collective explicite des préparatifs des funérailles, l’année 2021 à venir pourrait bien être celle de l’enterrement effectif de l’État de droit et des libertés.

Par Gilles Yabi
Politologue, fondateur-président du think tank WATHI

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