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L’opposition n’est pas la mouvance présidentielle (réponse à Guineenews) 

Dans un texte publié par Guineenews (https://www.guineenews.org/la-guinee-pays-des-presidents…/), deux auteurs (Boubacar Caba bah et Aboubacar Fofana) nous invitent à une compréhension historique de la problématique du refus de l’alternance au pouvoir.

Cette perspective est salutaire, en ce sens qu’elle nous permet de comprendre la trajectoire et les dynamiques endogènes de ce que l’on pourrait appeler la culture politique guinéenne ; mieux, l’approche historique des auteurs aide à comprendre que le refus de l’alternance au pouvoir est lié à des facteurs structurels, institutionnels, et surtout culturels. Enfin, le texte conjoint enracine l’affaire du troisième mandat dans le temps long du politique, permettant ainsi de saisir, avec raison, que le contrôle arbitraire du pouvoir est un déterminant commun à la classe politique guinéenne.

Sur cette analyse historique cependant, je pense nécessaire de distinguer la problématique de l’alternance du pouvoir telle qu’elle se présentait à l’époque précoloniale et telle qu’elle se présente depuis les indépendances avec l’avènement de ce que les auteurs du texte appellent, à tort , « l’État moderne », qui factuellement n’a jamais existé en Guinée.

En effet, j’ai des réserves quant à la manière qui consiste à saisir l’histoire politique de la Guinée comme « l’histoire d’une succession de chefs à vie ». D’un point de vue géographique et institutionnelle, la Guinée telle qu’elle existe présentement est le produit du système colonial. Le Royaume théocratique du Fouta et l’Empire du Manding ne constituaient pas une entité unifiée qui s’appelait la Guinée. Ainsi, si l’on parle de la Guinée telle que produite par le système colonial, donc surtout de l’organisation politique née des indépendances, il est vrai de dire que l’histoire politique est « l’histoire d’une succession à vie ».

Mais si l’on veut parler de l’histoire des institutions politiques précoloniales telles qu’elles existaient sur le territoire que l’on nomme désormais la Guinée, il serait difficile de dire que l’organisation socio politique du Fouta et du Manding témoignait « d’une succession de chefs à vie ». Oui, les guerres entre les lignées furent féroces ; il existait des luttes sanglantes quant à la question liée au régime successorial. Ainsi, bien que les successions au pouvoir n’ont pas toujours été pacifiques, des successions, donc des alternances, ont quand même existé et ont conduit, dans le cas du Fouta, à des périodes de stabilité, comme en témoigne les historiens D. Tamsir Niane et Joseph Ki-zerbo. Ce dernier, évoquant l’existe d’un accord entre les Alfaya et les Soriya pour favoriser une alternance au pouvoir, dit : « Vers 1840, une sorte de gentlemen’s agreement intervint entre les deux partis pour faire ALTERNER dans chaque camp le titre d’Almamy. CE FUT UNE PÉRIODE D’ÉCLAT ». Histoire de l’Afrique de noire, p. 239-240.

Cela ne veut pas dire, une fois encore, que l’alternance au pouvoir fut pacifique, loin de là. De même, je ne crois pas que dans les monarchies constitutionnelles et religieuses de l’Afrique de l’Ouest précoloniale (Voir Pathé Diagné, Les institutions politiques précoloniales..), il existait des limitations de mandats. Il y avait une institutionnalisation des lignées et hiérarchies familiales au sommet du pouvoir qui n’interdisait pas, même en pratique, une alternance selon les principes traditionnels et des ententes historiques entre les familles.

Pour finir, je partage avec les auteurs que sous l’angle de l’autocratie, l’opposition et la mouvance sont pareilles. D’ailleurs, les auteurs ont raison de parler de « mœurs politiques » pour dénoncer l’ancrage culturel du contrôle arbitraire du pouvoir. Mais rester à ce niveau d’analyse structurelle sans prendre en considération la conflictualité du présent, c’est desservir la lutte contre le troisième mandat de Alpha Condé, qui est, PRÉSENTEMENT, à la source des violences. Ce n’est pas l’opposition qui a changé la constitution de 2010 ; ce n’est pas l’opposition qui réprime à mort dans les quartiers jugés hostiles au pouvoir ; ce n’est pas l’opposition qui a créé les conditions d’une violence qui entraine des jeunes à lyncher des policiers (ce que je condamne ); ce n’est pas l’opposition qui ordonne les arrestations arbitraires et laisse mourir des opposants en prison ; ce n’est pas l’opposition qui ferme les yeux devant les crimes économiques à ciel ouvert. Non.

Si on ajoute à la lecture historique une lecture du présent, il n’est pas juste de mettre dans les mêmes eaux troubles l’opposition et la mouvance. C’est vrai que l’opposition n’a aucune stratégie politique et que les luttes intestines ont fini par exposer leur incapacité à accompagner les luttes actuelles pour la justice et l’égalité politique. Mais oublier le problème actuel du troisième mandat et les violences qu’il génère, et mettre tout le monde dans le même panier, c’est, en partie, donner des arguments au pouvoir.

L’analyse historique ne doit pas faire l’économie des dynamiques conflictuelles générées par la mouvance. Ce n’est pas de l’équilibrisme ou se mettre au-dessus de la mêlée que de mettre tout le monde à la même échelle de responsabilité, surtout qu’il faut distinguer entre responsabilité historique et responsabilité causale. L’équilibrisme qui entrainerait un amalgame entre les deux conduirait à faire de Alpha Condé et la mouvance des phénomènes marginaux, alors qu’ils sont, présentement, les problèmes à la source des violences actuelles.

Je me demande en interpellant personnellement Boubacar Caba Bah, comment Guineenews pourrait concilier, trouver un équilibre, entre l’analyse historique de la problématique du pouvoir et les répressions et arrestations arbitraires auxquelles se livre la mouvance ? Quelle est, au regard de la ligne éditoriale de Guineenews, la responsabilité de l’opposition dans le coup de force constitutionnel du 22 mars et la reconduction des méthodes répressives héritées de Sékou Touré ? Alors que des opposants meurent en prison, et que des quartiers sont militarisés, peut-on rester seulement au niveau de l’analyse historique et conclure catégoriquement : « on ne peut pas vraiment dire qu’il y a une différence entre l’opposition et la mouvance… »

Amadou Sadjo BARRY
Professeur de philosophie
Québec, Canada

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One comment

  1. Je note avec un grand regret que l’auteur de ce long et lourd article a qualifie l’Empire Theocratique du Fouta Djallon de royaume. Il lui est gentiment conseille de reprendre ses lectures sur l’Histoire glorieuse du Fouta Djallon afin de ne pas semer la confusion dans l’esprit de ses lecteurs. L’organisation politique et administrative, la culture et la civilisation du Fouta Djallon font la fierete des foulbes. l’Empire Theocratique du Fouta Djallon a existe de 1725 a 1896. Il avait conclu un accord de protectorat avec la France qui ne fut aboli que le 2 octobre 1958.

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