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Le peuple de Guinée, otage d’un Etat failli (deuxième partie)

Avant de passer au vif du sujet, je voudrais ici dire un grand merci aux nombreux lecteurs qui m’ont envoyé des messages d’encouragement. Dans la même veine, je ne pourrais aborder cette deuxième partie sans rendre un hommage particulier à mon cher ami Amadou Sadjo Barry pour ses interventions médiatiques sur des problématiques aussi cruciales que la citoyenneté républicaine et la responsabilité intellectuelle dans la défense de la démocratie.

Un clin d’œil au passage à tous les auteurs qui s’inscrivent dans une démarche similaire. L’expérience suggère que les sociétés aux inclinaisons fatalistes ne peuvent pas inverser le rapport de forces entre gouvernants et gouvernés. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles la Constitution guinéenne consacre des obligations et des droits au citoyen. Cependant, elle renforce particulièrement le devoir de la communauté intellectuelle de s’efforcer à devenir, via des canaux légaux, le fer de lance d’une reconquête des valeurs qui feront de la Guinée un État de droit.

Retour à nos moutons. Une petite précision s’impose pour éclairer les lanternes sur la notion « d’État failli ». Selon la pensée économique contemporaine, il faut voir dans cette notion deux réalités. La première fait référence à la situation d’un État qui n’est plus en mesure de faire face aux couts du service de la dette. Auquel cas on dit que le pays est en faillite. La deuxième correspond à la situation dans laquelle l’État est défaillant ou déstructuré dans son fonctionnement. Si l’échec de la Guinée reste emblématique par son caractère structurel, la faillite du pays qui pointe à l’horizon est le fruit de la superposition de plusieurs facteurs, dont l’incompétence et les ambitions mesquines sur fond de cupidité de l’oligarchie locale. Les quatre prochaines parties se proposent d’examiner cette problématique sous l’angle d’une gouvernance marquée par des velléités de prédation (intérieure et extérieure) et d’accaparement de tous les leviers du pouvoir.

Depuis l’indépendance, des régimes autocratiques guinéens, trop rigides et trop insouciantes dans leurs soubassements pour amorcer le processus de développement, se succèdent et se ressemblent par leur déliquescence. Face aux insuffisances d’ordre institutionnel et économique, les ambitions de progrès de notre société doivent normalement s’inscrire dans la mouvance des transformations nécessaires suite aux limites des systèmes de gouvernance communistes et militaires, et à un système capitaliste clientéliste tel que nous le connaissons en Guinée depuis 1984. Malheureusement, la réalité est tout autre. L’indifférence des dirigeants à l’égard des règles élémentaires de la gestion du patrimoine national se traduit par la faible priorité accordée aux investissements porteurs, notamment dans les infrastructures publiques essentielles et dans la transformation industrielle.

La sortie d’un membre du gouvernement, en 2019, faisant état d’une mobilisation « d’environ 8 milliards de dollars » d’investissements privés sur la période 2016-2019, est symptomatique du fossé entre les priorités de l’État et les aspirations de développement du peuple. Nous avons encore en mémoire la bourde d’un autre haut cadre du sérail faisant état d’un décollage économique de la Guinée sans précédent sous le règne de Alpha Condé. Nous nous garderons d’énumérer les prétendues réalisations tant celles-ci relèvent de la pure fiction. Pour avaler les balivernes de ce régime, il faut appartenir au clan restreint du pouvoir ou être en situation de cécité. Selon Machiavel, « la vertu politique est l’immoralité même et le mensonge une nécessité politique ». Puisque le « mensonge est fragile, il faut s’appuyer sur un plus gros mensonge pour soutenir le premier », renchérit Anne Barratin.

Sous l’angle essentiellement politique, les sorties inopportunes du gouvernement et les promesses sans lendemain de Alpha Condé ne sont que de la propagande à sa plus haute expression. Il s’agit de manipuler les esprits au moyen de l’altération tous azimuts de la réalité en vue de remporter l’adhésion des citoyens qui refoulent tout effort de discernement. Dans sa connotation péjorative, la propagande (ou la manipulation de l’opinion) est une subversion du discours politique républicain. Bernays (1928, cité dans la première partie), l’appelle « la société du spectacle » ou, de l’avis de Robin (2019), « la société de la mise en scène généralisée et de l’exhibition émotionnelle ». Au-delà de leurs particularités et différences, les sociétés démocratiques et les régimes autocratiques ont en commun l’art de la propagande, qui permet de maintenir les citoyens dans la domination sans qu’ils ne soient conscients d’être manipulés.

Dans son livre intitulé « Propaganda : comment manipuler l’opinion en démocratie (1928) », Bernays fourni aux hommes politiques un mode d’emploi de la manipulation idéologique en démocratie. Selon l’auteur, « la manipulation consciente, intelligente, des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays. Nous sommes (,) pour une large part (,) gouvernés par des hommes dont nous ignorons tout, qui modèlent nos esprits, forgent nos goûts, nous soufflent nos idées. C’est là une conséquence logique de l’organisation de notre société démocratique. Cette forme de coopération du plus grand nombre est une nécessité pour que nous puissions vivre ensemble au sein d’une société au fonctionnement bien huilé (Editions la Découverte, Paris 2007, page 44) ».

Nous nous conviendrons sur le fait que le refoulement systématique de la propagande de l’État n’est pas possible, même dans une vraie démocratie. Sauf que dans les sociétés libérales, l’opinion du citoyen et sa liberté, bien qu’influencées, ne sont pas contraintes par l’autorité centrale contrairement aux États dictatoriaux africains où les dirigeants, sous l’influence de groupes de pression rivaux, agissent au nom d’intérêts personnels mesquins. Or l’acceptation tangible de la notion d’État providence découle de la capacité de l’État à se mettre au service du plus grand nombre via ses politiques publiques. Une lecture historique objective de la problématique de la gouvernance politique, économique et sociale de la Guinée suggère tout le contraire. Nous remarquerons que tout ce qui est possible dans notre pays, en termes de privation des droits du citoyen et de patrimonialisation de la chose publique, ne l’est pas ailleurs.

Vendre au peuple « le spectacle » du progrès, de la démocratie ou de la souveraineté en jouant sur nos faiblesses, fait partie de l’attirail du clan Condé pour accumuler du capital politique et renforcer leur emprise sur les richesses nationales. Par son caractère patriarcal doublé de sa propension à braver toutes les lois de la République, ce régime constitue un réel danger pour la stabilité de la sous-région. La rhétorique trompeuse du tyran hors pair qu’est Alpha Condé va au-delà de la simple manipulation des émotions, du moins dans la conception libérale du postulat psychologique de Bernays tel que présenté plus haut. La pérennité de son régime repose, en partie, sur les contraintes que ses bourreaux (les dominants) exercent sur les citoyens (les dominés) doublées des clivages qu’il (Alpha Condé) crée dans la société pour faire de certaines populations des parias dans leur propre pays. Ce comportement antirépublicain ne peut pas contribuer au développement d’un pays.

Point fondamental, sous ce régime, la pérennité de l’État-nation, qui désigne, selon la définition du Larousse, « un État dont les citoyens forment un peuple ou un ensemble de populations se reconnaissant comme ressortissant essentiellement d’un pouvoir souverain émanant d’eux et les exprimant », est sérieusement remise en cause. Or le vivre ensemble, la souveraineté populaire et les émotions constituent un symbole de l’existence du citoyen par lequel celui-ci affirme son humanité. Lorsque ce symbole est menacé ou lorsque le peuple prend conscience que ses droits fondamentaux sont hypothéqués, la révolution, dans sa connotation républicaine ou libératrice, devient un recours légitime, voire constitutionnel. La révolte africaine des dix dernières années face à une gouvernance en crise en constitue un témoignage édifiant. Dans la troisième partie, nous traiterons de l’escroquerie de la dette et ses conséquences sur les finances publiques et sur la stabilité macroéconomique du pays.

Par Thierno Aliou BAH

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