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Le peuple de Guinée, otage d’un État failli (troisième partie) : l’escroquerie de la dette

La question du rôle crucial que doit jouer le citoyen dans la construction démocratique et le renforcement de l’État de droit, tient du principe de souveraineté des gouvernés, qui fait des dirigeants des serviteurs publics et non des dominants.

Le rôle de l’auteur est de s’employer à libérer et à mobiliser le potentiel intellectuel et énergétique de la société afin que le peuple puisse prendre sa destinée en main. Dans ce dessein, l’auteur va dire certaines vérités que les autocrates pourraient trouver offensantes ou en conflit avec leurs intérêts égoïstes.

Selon la charte européenne des droits fondamentaux, le respect des droits du citoyen comprend « la liberté d’opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées sans qu’il puisse y avoir ingérence d’autorités publiques […] ».

Mon optimisme pour la Guinée repose sur ce principe et sur la notion selon laquelle dans toutes les formes d’organisation sociale, de la Cité antique à l’État-nation, les peuples opprimés ont toujours trouvé l’inspiration, la conviction et l’énergie nécessaires pour vaincre la tyrannie de l’État. En mettant en avant le caractère public du débat politique pour élucider les contradictions de notre société, en termes de bien et de mal, l’auteur s’inscrit dans une démarche patriotique.

Cette approche repose sur une analyse objective d’éléments factuels de l’organisation politique guinéenne et celle de la société qui la sous-tend. Sous l’angle économique, nul ne remet en doute la course effrénée à l’endettement public et à l’afflux d’investissements prédateurs dans le secteur minier guinéen. Cependant, au vu de l’état de décrépitude de la société et la misère qui sévit dans nos cités, il est légitime de soutenir que ces investissements n’ont pas eu l’impact direct désiré sur l’économie réelle ou sur l’attractivité physique du pays.

En réalité, la dette n’est pas un mauvais instrument de financement en soi. Un pays peut être en bonne situation avec une dette relativement élevée si la dynamique de cette dette est positive et que son économie suit un rythme de croissance soutenue, partagée et durable. Ce qui est loin d’être le cas en Guinée. L’escroquerie de la dette n’est que la conséquence de la mauvaise gouvernance induisant le faible dynamisme de l’économie locale et son corolaire, une mobilisation insuffisante des ressources financières internes. La non-convertibilité du franc guinéen (GNF) alliée à une inflation galopante (contrairement à ce que veut nous faire croire la BCRG) et au rythme d’une économie faiblement diversifiée, qui n’a d’ailleurs jamais réussi à décoller en matière de croissance auto-entretenue, affecte le développement d’un cadre macroéconomique favorable à la mobilisation des ressources intérieures.

D’où le recours systématique à la dette par les pouvoirs publics, un piège qui risque de se refermer sur le pays lorsque l’État n’aura d’autre choix que de s’incliner devant l’insistance des créanciers. La dette chinoise s’inscrit dans ce cadre. Comparer l’endettement des grandes nations à celui des pays pauvres relève de la naïveté. Pays industrieux et exportateurs de produits finis, les pays riches s’endettent dans leur propre monnaie, souvent auprès de leurs propres populations, pendant que nous nous endettons, en dollar ou en euro, auprès de la Chine ou auprès des institutions de Bretton Woods. L’hyper-endettement d’un pays riche comme les États-Unis, par exemple, qui peut produire autant de dollars américains qu’il le souhaite quasiment sans frais, n’est pas aussi dramatique que l’endettement d’un pauvre pays comme la Guinée qui n’a aucune influence sur l’économie mondiale et qui s’endette en monnaie de référence.

Contrairement à la Guinée, en tant que seul émetteur de dollars dont la dette est libellée dans cette même monnaie, le gouvernement américain ne peut jamais devenir insolvable, c’est-à-dire se trouver dans une situation où le trésor public est incapable de payer ses factures. En ce sens, le gouvernement américain ne dépend pas des marchés du crédit pour financer son économie. Pour autant, il ne peut pas vivre au-dessus de ses moyens, car laisser la porte ouverte à un fonctionnement à plein régime de la planche à billets pourrait provoquer une perte brutale de la valeur de la monnaie et, dans la foulée, nourrir l’inflation. Cela signifie qu’un gouvernement ne peut pas mettre en œuvre une réelle politique d’industrialisation ou de développement sans une politique adéquate de financement interne. Une véritable souveraineté s’appuie avant tout sur l’autonomie financière et économique, c’est-à-dire sur la création de politiques nationales et étrangères indépendantes. La mobilisation et l’utilisation efficiente des ressources intérieures d’un pays, grâce à des mesures d’optimisation fiscales cohérentes, sont garantes d’une plus grande indépendance à l’égard de l’extérieur et constituent le fer de lance de tout développement.

Toutefois, cette politique suppose l’existence d’institutions efficaces et capables de transformer l’économie. Par opposition à la dépendance intérieure, au-delà de son caractère paternaliste, qui se traduit par la perte de souveraineté, les financements extérieurs peuvent aiguiser des appétits impérialistes ou des comportements prédateurs. À la limite, ils ne doivent servir que de complément sans pour autant saper les objectifs de dépendance intérieure. Nous noterons qu’en 2019, la dette publique de la Guinée s’établissait à 4,29 milliards de dollars (soit 37,6 % du PIB) contre 1,34 milliards en 2014 (soit une augmentation de 220 % en cinq ans). En 2020, l’encours de la dette devrait augmenter à 45 % du PIB selon la Direction générale du Trésor français. L’accroissement de la dette publique au cours des dernières années n’a créé aucun effet multiplicateur pour une double raison.

D’une part, elle n’a pas été allouée de façon judicieuse aux maillons économiques les plus importants, puisque les investissements publics, en Guinée, visent surtout les infrastructures qui permettent de transporter les matières premières vers les pays riches. D’autre part, la dette a cru plus vite que la croissance économique. Entre 2018 et 2019, la dette publique a plus que doublé, passant de 2,1 milliards de dollars à 4,29 milliards de dollars pendant que la croissance a ralenti de 0,3 points, passant de 5,9% en 2018 à 5,6% en 2019. Or nous savons que l’augmentation du PIB est génératrice de capital public permettant de rembourser la dette et de répondre aux besoins d’investissements publics. Nous n’oublierons pas de souligner le caractère scandaleux des autres prêts garantis par l’État, ainsi que les séries de conventions de plus de 250 millions de dollars avec l’Inde, faisant de la dette publique guinéenne une véritable bombe à retardement.

Cette flambée de la dette publique guinéenne est un véritable drame pour le pays, puisqu’une dette publique repose sur la capacité implicite de l’État à engager les générations futures pour rembourser le capital et payer le service de la dette. Les politiques publiques et la dette, si elle doit être levée, doivent avoir un impact en matière d’infrastructures physiques et, par leurs effets d’entrainement, les investissements étrangers et la croissance économique sont supposés améliorer le bienêtre des populations. Surtout lorsque nous savons que le citoyen guinéen de base doit travailler plus d’un siècle pour toucher ce que gagne en un mois un cadre du sérail, particulièrement dans le contexte d’une monnaie locale instable qui tire vers le bas le pouvoir d’achat des ménages.

Aujourd’hui, la Guinée a besoin d’amour, de compassion, de compétences, de générosité, de stabilité et de sobriété dans la gestion de la chose publique. Pour un petit pays de moins de 13 millions d’habitants, la part du budget alloué à la présidence de la République en 2019 (soit 56 000 000 $ US ou plus de 157 000 $ US par jour), est une des révélations officielles les plus stupéfiantes de la troisième République. Les faits étant têtus, cette escroquerie, savamment orchestrée par nos décideurs politiques pour spolier le peuple, n’est que la partie émergée de l’iceberg. Pour ne pas braver la tempête, des choses encore moins élogieuses se passent derrière les rideaux de nos institutions. Ce phénomène se manifeste dans un contexte de misère sociale sans précédent caractérisé par une dévalorisation du travail des enseignants et des professionnels de la santé.

Si le budget de l’État guinéen était alloué sur la base de la juste valeur des institutions, dont il est censé payer les dépenses de fonctionnement, la présidence de la République disparaitrait des radars, du fait de sa déliquescence. Garant de l’exemplarité, le gouvernement doit adopter une politique austère de gestion des dépenses publiques non contingentes assortie d’une politique budgétaire prudente. Un État efficace voudrait diminuer les déficits structurels en limitant sa capacité à effectuer des dépenses discrétionnaires. Les charges d’intérêts sur la dette et la spoliation des deniers publics, par exemple, sont toutes incluses dans ce qui ne dépend pas de la conjoncture. Ce qui veut dire que les biens mal acquis et toutes les charges d’intérêt payées par la Guinée (100,9 millions de dollars en 2019) sur sa dette émise sont considérés comme du structurel.

Le but d’une politique budgétaire efficace est de partir des recettes pour déterminer les dépenses, afin de limiter la capacité d’action structurelle de l’État sur les maigres finances publiques. Pour ce faire, un État vertueux doit savoir ce qui relève du conjoncturel et ce qui est du structurel, et avoir une idée sur la façon dont les crises temporaires affectent les potentialités économiques du pays. Or nous savons que la dette est émise sur une durée relativement longue et la corruption en Guinée a un caractère systémique. Donc, la seule marge de manœuvre pour restreindre la dimension structurelle des dépenses publiques, c’est de jouer sur les dépenses qui ne sont pas des charges d’intérêt ou de limiter l’endettement. À partir du moment où un pays arrive à estimer son potentiel de PIB, il va s’employer à évaluer les dépenses qui sont dues à l’activité qui est en deçà de son vrai potentiel économique.

La croissance économique et la productivité, en Guinée, étant structurellement en deçà de leur potentiel, nous pourrions donner une bouffée d’oxygène à l’activité économique en déversant des millions de dollars dans l’économie réelle, notamment dans les poches de ceux qui peuvent les investir de façon efficace et efficiente, et non dans celles des prédateurs. La corruption et les mauvaises politiques publiques entrainent la Guinée dans une spirale négative de sous-activité, de sous-revenu, de sous-emploi, de chômage, et de pauvreté. La liquidation des biens mal acquis et la restitution des fonds illicites couplées avec le partage « équitable » des gains des richesses naturelles, pourraient permettre à l’État de garantir à toutes les familles modestes un revenu mensuel minimum de solidarité visant à soulager le panier de la ménagère.

Faute d’une politique publique fondée sur un État fort, stratège et développeur, qui peut transformer les atouts en opportunités, une approche plus humaine des dépenses publiques s’impose. Pourvu, bien entendu, qu’il y ait un stock de capital interne, tiré de l’exploitation équitable des ressources naturelles et leur transformation locale, qui peut être utilisé pleinement pour dynamiser les secteurs de prospérité. Fort de son potentiel minier, la transformation locale des ressources naturelles pourrait assurer des revenus pour des financements à fond propres des infrastructures économiques et sociales. Le schéma de société qui promeut un partage équitable des charges du foyer entre hommes et femmes n’est pertinent que dans une économie qui crée des opportunités pour tout le monde. Dans la quatrième partie, nous traiterons des insuffisances du modèle fondé sur l’exploitation des ressources minières.

Par Thierno Aliou BAH

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