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Dans les décombres des tabous : « Guinée, 22 novembre 1970, Opération Mar Verde » de Bilguissa Diallo

Les écrits récents sur l’histoire de la Guinée ont principalement consisté en une littérature de la douleur qui aura révélé les traumatismes infligés par le système totalitaire du PDG. 

Même peu abondante, eût égard à l’ampleur des crimes commis, cette littérature a permis de jeter la lumière sur les pratiques du barbares et deshumanisantes de Sékou Touré et de sa mafia familiale.

« Opération Mar Verde », le livre que vient de republier Bilguissa Diallo sur le chapitre le plus douloureux de l’histoire de la Guinée, celui du 22 novembre 1970, s’inscrit dans la démarche de réhabilitation des faits et de nettoyage des poisons idéologiques du PDG. Mais aussi, le livre comble le vide sur l’histoire de la résistance des guinéens au PDG.

Bilguissa ouvre la porte sur ce sujet qui reste tabous et propre à de nombreuses spéculations. Si ces tabous pouvaient être expliqués du temps du PDG par la répression collective, et le chantage dont Sékou s’était fait une spécialité, ils ne servent à présent qu’à enraciner les thèses fantaisistes du PDG et les alibis de ses crimes.

« Opération Mar Verde » inaugure ce qu’on peut espérer être une documentation plus exhaustive de l’histoire ignorée et déformée de la résistance des guinéens.  La documentation de l’échec de l’opération « Mar Verde » quant à la destruction du régime de Sékou Touré, démonte les deux arguments majeurs sur lesquels la thèse du « complot permanent » de Sekou Touré s’est appuyée, pour aliéner des générations d’Africains et justifier la répression sans merci de guinéens.

Le livre retrace les tribulations et les faits qui ont mené les patriotes guinéens à faire alliance avec le Portugal. Il ruine de façon définitive la propagande qui a consisté à faire accroire l’idée que les grandes puissances étaient liguées contre un petit pays. Les documents du livre montrent le contraire : la Guinée n’intéressait pas ces grandes puissances, le soutien des états voisins était fragmentaire et épisodique. Si cela n’avait pas été le cas, une telle coalition n’aurait fait qu’une bouchée du régime impopulaire et aux abois de Sékou Touré. Mais, comme tel fut le cas, les opposants guinéens ont dû faire une alliance de circonstance avec le Portugal, contre l’ennemi commun.

Sékou profitera de l’isolement du Portugal sur la scène internationale pour se livrer sans retenu à un carnage des cadres guinéens qu’il avait longuement mûri et rôdé pour et parfaire la mainmise totale de sa famille sur le parti unique et le pouvoir. La propagande dépeindra les guinéens patriotes dont certains payèrent leur engagement de leur vie, comme des mercenaires, des vendus et des traîtres à l’Afrique entière.

Aux yeux de guinéens dont des familles qui subirent les rages des purges qui suivirent, la tentation existe encore d’accuser les militants du Front National de Libération– du fait de leur manque de préparation – d’avoir permis à Sékou Touré de déployer ses instincts assassins. Une telle opinion suppose qu’il y aurait une préparation parfaite dans un combat ou une victoire assurée d’avance et sans sacrifices. Elle marque implicitement la préférence pour les officiers qui se laissèrent massacrer contre ceux qui tentèrent avec les moyens de bord de faire leur métier.  Sékou n’a pas attendu le 22 Novembre pour sévir. Le contexte colonial lui permettait tout juste de le faire ouvertement et avec l’assentiment de l’Afrique.

L’autre thèse que le livre ruine est la présence d’un réseau de complices (la fameuse 5eme colonne) à l’intérieur du pays. Les rapports à chaud sur l’opération de Commandant Thierno Diallo, montrent une population apathique. Les quelques cadres qui se regroupèrent autour de Sékou Touré pour le sauver le firent à leur propre dépens : ils seront tous arrêtés, humiliés par des aveux sous la torture avant d’être exécutés.

Du côté de l’opposition extérieure, le livre révèle et confirme les trahisons, les corruptions et les délations d’opportunistes qui contribuèrent à l’échec de l’opération. Il souligne bien la conscience qu’avait Commandant Thierno Ibrahima qu’ils furent utilisés par les Portugais comme couverture mais aussi la volonté de ne pas rater l’occasion offerte. Ces faits ont été largement commentés parmi les guinéens. Mais les avoir corroborés par des documents, même incomplets, donne au livre sa place de choix dans l’histoire de la Guinée. La documentation existante est désormais préservée grâce au livre. Il est essentiel que l’on puisse en faire un documentaire audio-visuel. Une plus large diffusion permettra de mieux apprécier les conditions historiques dans lesquelles des patriotes guinéens décidèrent de confronter le régime diabolique du PDG. De précieuses leçons pourront guider un mouvement de libération de la Guinée, toujours et plus que jamais d’actualité.

Dans « Opération Mar Verde » Bilguissa passe en revue les divers témoignages sur l’épisode avec un regard critique qui permettra de mieux les cataloguer dans la mémoire collective.  Le livre parle et fait parler son père qui fut l’acteur principal de l’opération – à travers ses mémoires écrits. Il nous restitue l’homme dans sa vie et sa plénitude. A la place d’un diable, vendu et corrompu, il ressort un patriote qui a voulu donner sa vie pour libérer son pays ; un homme dont l’histoire doit inspirer les générations futures et tout patriote guinéen. L’auteure ne rend pas hommage seulement à son père. Elle sort des décombres des mensonges et des calomnies, des guinéens anonymes dont la saga devra être poursuivie si la Guinée veut se donner un avenir.

Le progrès réel n’est rien d’autre qu’une cure du passé ; à cet égard, les traumatismes du PDG sont loin d’avoir été explorés. Ils doivent être étudié sous divers angles, popularisés et enseignés pour que la Guinée puisse sortir de leurs emprises. Ceux qui verraient une perte de temps en telle entreprise   le font au profit de la pérennisation de la dictature. Ils contribuent à l’enracinement de la logomachie que le PDG a logée dans les esprits de générations de Guinéens qui aujourd’hui sont en charge du pays. « L’homme nouveau du PDG » n’est pas un slogan ni une abstraction.

Il existe bel et bien et se manifeste dans la vie de tous les jours de la Guinée avec le manichéisme, le nativisme tribal, le mépris de la connaissance et l’esprit de débrouille à outrance. C’est lui qui distingue la Guinée des pays voisins avec lesquels elle a le même fond culturel. L’étude de l’histoire à laquelle l’auteure de Opération Mar Verde invite est le premier et incontournable pas pour nettoyer ces toxines vivantes du PDG. Chercher par goût de fuite en avant à sauter ce pas, c’est se condamner aux échecs qui continuent de marquer les sacrifices des guinéens.

Ourouro Bah

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