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Rupture : « Une société violente est un cimetière pour l’humanité » 

La coexistence entre les populations qui peuplent la Guinée n’a pas encore fait l’objet d’un questionnement éthique, ce qui, depuis les indépendances, a conduit à une marginalisation dramatique du politique, compris comme l’espace entre les hommes, le relationnel, qui rend possible l’existence d’une communauté d’intérêts ; cet espace commun où se déploient les interactions entre des êtres différents : la sphère publique.

Cette économie de la réflexion sur la coexistence humaine a non seulement amputé les pratiques de la gouvernance de leur dimension publique, en faisant des acteurs politiques des entrepreneurs privés, mais plus grave encore, elle a aussi rendu impossible l’avènement d’une véritable société politiquement constituée, c’est-à-dire une société où la coexistence sociale est fondée sur l’autorité contraignante d’une moralité minimale commune et acceptée par tous ; où des pouvoirs communs organisent la réciprocité des pouvoirs individuels et gèrent les conflits qu’engendre la vie en société ; celle où existent des formes de solidarités capables d’ériger des barrières contre la déshumanisation du lien social.

La Guinée est certes un pays, mais certainement pas une nation où les populations sont politiquement constituées. En ce sens, elle n’est pas une société de peuple. En effet, en l’absence d’un cadre normatif commun et dans l’impossibilité de forger la conscience d’une communauté historique, la notion de peuple devient vide.

C’est d’ailleurs l’absence de ce peuple politiquement constitué qui rend possible le refus de l’alternance au pouvoir, lequel doit être interprété avant tout comme la conséquence d’un désordre social, mais surtout moral.

Penser l’histoire de ce désordre social et moral, et chercher les voies d’une sortie victorieuse et non violente de l’autoritarisme politique, voilà ce à quoi je m’emploie à faire dans ce livre. En clair, c’est l’idée d’une fondation politique de la Guinée que je voudrais soumettre à la discussion.

Je fais l’hypothèse dans ce livre qu’il existe encore des motifs raisonnables et des considérations morales consensuelles qui pourront permettre de jeter les fondations politiques de la future société guinéenne. À condition que les populations et les responsables politiques veuillent s’engager à vivre au sein d’une communauté politique nationale basée sur l’intérêt bien compris de chacun.

Je fais le pari qu’elles le voudront. Et c’est le type de société, l’organisation du pouvoir et le régime politique que prendrait la forme de cette volonté que je tente de présenter ici. Mon objectif est double : forcer un débat sur la nature de l’organisation sociale et politique au sein de laquelle les populations guinéennes souhaiteront vivre ; susciter la réflexion sur les garanties institutionnelles et juridiques nécessaires pour appliquer et faire respecter les engagements qui naîtront de cette volonté commune de fonder la coexistence sociale.

Inviter les Guinéens à penser leur condition politique, telle a été la motivation de cet essai. Fondamentalement, c’est un plaidoyer en faveur d’une culture politique humaniste, celle qui substituera dans les rapports sociaux le raisonnable à l’instinct, en donnant aux conduites humaines « la moralité qui leur manquait auparavant [1]».

C’est donc à une nouvelle manière de se rapporter à soi et aux autres, à une certaine éthique individuelle et collective, que veut inviter cette réflexion sur le politique, pour qu’enfin la Guinée soit un pays où raisonne la voix du devoir, qui, renversant la souveraineté des appétits individuels, oblige chaque Guinéen à agir sous l’autorité contraignante de principes communs, et donc « de consulter sa raison avant d’écouter ses penchants. [2]».

Autrement dit, l’entrée dans la condition politique reviendra pour les populations à constituer et à instituer une société de contraintes mutuelles. Alors seulement débutera une nouvelle ère, celle du respect de l’humanité des personnes, qui achèvera définitivement le long chapitre sur la négation historique de la dignité des Guinéens, dont le système esclavagiste avait incarné la première lettre.

Concrètement, je pense que la longévité de l’anormal est en train de devenir injustifiable. Aux yeux d’une majorité s’impose désormais la nécessité de stopper la dégénérescence de la condition humaine. Il dépendra du travail intellectuel et militant que de traduire ce sentiment dans la conscience d’un destin commun susceptible de rompre avec les logiques de la régression politique, économique, mais surtout humaine.

Dans cette perspective, l’entreprise de la fondation politique s’apparente non pas à une digue pour contenir les eaux troubles de la misère, mais à un exil vers un lieu où pourra s’énoncer une manière inédite, digne et responsable, de dire et de regarder l’homme. Lieu de la justice et de l’égalité ; lieu d’une espérance, qui retiendra la jeunesse guinéenne chez elle, qui permettra – enfin ! – des soins et de l’éducation à domicile. Lieu d’une humanité enfin retrouvée, après des siècles de négation et de trahison d’une élite politique qui a été incapable de relever le défi civilisationnel du développement humain.

En un sens, la fondation politique consistera en une mise en chantier de la mémoire de la lutte anticoloniale, pour réaliser une fois pour toutes l’idée de la Guinée comme une Terre promise.

[1] Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, Montréal, CEC, 2012, p. 71
[2] Ibid.

Amadou Sadjo Barry
Professeur de philosophie
Québec, Canada

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