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Lettre ouverte au président Alpha Condé : ‘’Mon plaidoyer en faveur de la libération des détenus politiques’’

Ancien élève de l’École normale supérieure de Manéah, actuellement professeur de Lettres-Histoire Hors Classe en France, Lamarana-Petty Diallo signe cette lettre ouverte au chef de l’Etat en guise de contribution et de son implication en faveur de la libération des détenus politiques en Guinée.

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Monsieur le président

La Guinée que vous dirigez actuellement a connu bien de régimes. De présidents aussi. Ces derniers ont parfois poussé le culte de la personnalité jusqu’à se prendre pour le Messie. En instaurant un pouvoir quasi-divin, la plupart se sont crus éternels.

Mais qu’en a-t-il été ? Que sont-ils devenus ? Où sont-ils aujourd’hui ? Quel héritage ont-ils laissé ? Quels souvenirs les guinéens en gardent-ils ? Quel sort l’histoire leur a-t-il réservé ?

A bien y réfléchir, on se pose la question de « la légèreté de l’être ». De la futilité de la puissance que se donnent les hommes qui, à force de baigner dans le pouvoir, oublient sa vanité, son caractère puéril ou éphémère.

Sûrement, les hommes de pouvoir sont plus exposés à cette futilité que le commun des mortels. En effet, les actes et /ou actions qui définissent l’homme politique lui survivront d’une manière ou d’une autre. L’histoire nous offre d’exemples éloquents.

Aussi lointaine qu’elle soit, la figure politique de Néron se rapproche-t-elle, a bien d’égards, de celle de Staline, d’Idi Amin Dada ou de Bokassa. Une allusion parmi de milliers qui pourrait servir de base de méditation à quiconque dirige un Etat, une République ou un Royaume. A tous ceux qui pourraient oublier que les pouvoirs passent et les peuples demeurent. A tous ceux qui ignorent que trop de pouvoir tue le pouvoir.

Monsieur le président

Quand le pouvoir devient tout puissant, il ne peut plus que faiblir.  Il est à l’image du soleil qui, atteignant le zénith ne peut que se diriger vers le Nadir car une fois le point culminant atteint, il n’y a plus que deux probabilités : s’y maintenir ou chuter.

De ce fait, l’homme politique devrait inscrire toute action qu’il entreprend dans le double sens de l’horizontalité et de verticalité de la position « haute » de « dominant » à la position « basse » de « dominé ». La finalité assignée à chacune de ses actions devrait être des plus utiles à défaut de viser la perfection.

Dès lors, il faudrait penser au point de départ et d’arrivée ; à la question essentielle « d’où suis-je parti pour être où je suis ». Une rétrospection, faut-il le reconnaître, rarement opérée tant le pouvoir grise ceux qui le détiennent. Tant les affidés obstruent la vision, la pensée propre et les initiatives personnelles pour leurs égoïstes intérêts.

Ces éléments métaphysiques pourraient conduire certains à y voir une leçon de morale. Point du tout. L’objectif, n’est rien d’autre que mettre l’accent sur la relative puissance du pouvoir ou du pouvoir fort en vue de rappeler la prééminence de l’histoire sur l’homme.

Monsieur le président ?

Quel guinéen saurait vous apprendre l’histoire politique de notre pays ? Notre histoire tout court ? Qui, quelles que soient ces connaissances académiques, son engagement patriotique, saurait vous dire ce que vous pourriez ignorer des hauts et des bas, des blessures et des plaies ouvertes, mais rarement fermées, de notre histoire politique ?

Si traverser huit décennies ne fait pas forcément d’un homme un élément de l’histoire, il en fait l’un des témoins privilégiés. Être l’un des rares survivants de la génération des années 30 : celle de Ba Mamadou (1930) ; Alfa Ibrahima Sow (1934) ; Siradio Diallo (1936) ; Jean-Marie Doré et vous-même (1938) et avoir réalisé son rêve est en soi la meilleure leçon qu’on pourrait se donner. N’est-ce pas que ces personnalités avec lesquelles vous avez livré le même combat pour la démocratie, sont parties avec un goût d’inachevé ? Le destin en a décidé autrement pour vous.

Le même destin pourrait vous inspirer dans la manière d’administrer, de gouverner, de considérer, humainement parlant, vos compatriotes.

Monsieur le président

Aucun guinéen, aucun étranger ne saurait mieux que vous, connaitre ce qu’il conviendrait de faire ou non. Cependant, quand l’enjeu touche la nation, le mode de gouvernance, la sécurité des citoyens, tout guinéen pourrait interpeller ; exprimer ses interrogations et son opinion. En toute objectivité, cela ne devrait conduire ni au tribunal ni en prison. Encore moins au cimetière.

L’expression d’opinions personnelles ne saurait être un délit de lèse-majesté. Aucune intention complotiste, de traîtrise ou de subversion non plus, ne saurait en être déduite. L’Etat de droit pour lequel nous avons opté garantit la contradiction des idées et des visions politiques. Et, s’il y avait des écarts, l’emprisonnement ne saurait guère être le recours.

Se poser la question, sinon dire « notre pays va bien ou mal » est légitime pour tout guinéen. Soutenir qu’il va moins bien qu’on ne l’espérait, voire, qu’il aille mal ne devrait pas être une source d’ennuis.

Monsieur le président

Il est un fait que notre pays vit une relative accalmie. Cela n’a aucun rapport avec la détention d’opposants. En plus, une nation a besoin d’une paix durable ; d’un climat social harmonieux ; de lendemains d’espoir et d’espérance. Toute chose devant faire oublier les maux dont souffre la Guinée.

Dans tous les cas, l’objectivité commande de reconnaître que notre pays est encore divisé. Les ethnies se regardent en chien de faïence. Les gens se sourient, la haine enfouie dans la gorge. Ils se côtoient, mais rien ne dit qu’ils s’apprécient tant la nation a été éprouvée depuis notre indépendance.

Cette situation met à mal le sentiment d’appartenance et d’égalité devant la loi. Oubliant qu’il eut bien d’autres avant vous, certains pourraient vous rendre l’unique responsable de cet état de fait.  En tous les cas, on pourrait se demander si vous avez mieux fait que vos prédécesseurs ; si vous avez mis fin aux clivages sociaux dont vous avez hérités, par exemple.

La réponse à ces questions pourrait dépendre du tempérament de chacun ; de son niveau intellectuel, de son expérience ou de son positionnement politique.

Faudrait-il se rappeler à votre personnalité quand vous aviez l’âge de certains de vos adversaires. Parmi lesquels les détenus actuels. Qui eut de tempérament « plus chaud » que vous ? Force est de reconnaître, qu’au regard de ce que vous étiez, la plupart sont des anges, au sens d’affinement et d’élégance dans la critique et l’adversité. Autant dire que vous pourriez comprendre ces jeunes gens qui s’en prennent à votre politique. Parfois à vous.

Monsieur le président

On ne réunifie pas une nation si on étouffe toute voix discordante. Mon père me disait, écoute tes amis, tend l’oreille à tes adversaires. Ces derniers t’indiqueront mieux le chemin à suivre car, en dénonçant tes erreurs, ils font le travail que, très souvent, l’ami se gêne de faire.

Reproduire le passé n’est pas gouverner. En outre, si on peut museler une opposition ; enfermer les opposants, on ne saurait faire taire et cadenasser tout un peuple. Enfin, vous savez plus que quiconque les conséquences du musèlement des opposants.

Le Mouvement national démocratique (MND) vendait sa revue, publiée par l’agence de presse Novosti, sous le manteau. De « mouvement clandestin à semi-clandestin »,  le MND dans toutes ses mutations structurelles : « Unité, justice, patrie » (UJP) ; Rassemblement des patriotes guinéens (RPG) ancêtre du RPG (Rassemblement du peuple de Guinée) actuel, connaît, comme les autres mouvements politiques de l’ère du Parti démocratique de Guinée (PDG) et du Parti de l’unité et du progrès (PUP, les affres de l’interdiction de la liberté d’expression.

Monsieur le président

Ne faites pas en sorte que les guinéens retiennent de vous l’image d’un président qui a le plus rempli les prisons et les tombes qu’il n’a comblé leur cœur.

Les grands hommes répugnent la rancœur. Leur « pouvoir vient de ce qui les dépasse et les traverse ». Ils sont plutôt magnanimes, généreux, indulgents, cléments.

Faites-en sorte que l’histoire et les guinéens retiennent cela de vous. Si vous ne leur montrez que la force de votre pouvoir ; que le bâton et la baïonnette ; que la prison et la tombe ; la rancœur ou le règlement de compte, vous vous en irez de leur esprit et de l’histoire de notre pays à l’instant même où vous allez cesser d’exercer.

Ai-je commencé par dire que, d’hommes et de pouvoirs forts, le guinéen en a connu. Votre propre expérience en témoigne : condamné par contumace, puis emprisonné, vous savez plus que quiconque, qu’un jour de prison chez nous équivaut à un an ailleurs.

Vos prisonniers ne vous serviront à rien. N’en faites pas des souffre-douleur. Ils pourraient être plus la solution que le problème à la seule condition que vous montriez que la main forte qui les détient, c’est la main secourable qui les aura libérés dans les délais les plus brefs.

Monsieur le président

Une grande âme vaut plus qu’un gros cœur. Faites preuve de grandeur.  Les grands hommes ont la grandeur d’âme. Tout guinéen espère que vous en ferez partie en élargissant tous les prisonniers d’opinion.

Ce sera un gage de paix sociale. Un signe de quelqu’un qui connaît les dédales par lesquels il est passé pour arriver à sa place actuelle. Quelqu’un qui sait qu’il a fallu, le pardon, sinon la clémence, de quelqu’un d’autre pour qu’il assume sa fonction actuelle.

Pensez à vos compagnons de lutte, une fois de plus, Bâ Ma-madou, Jean-Marie-Doré, Alfa Ibrahima Sow, etc., auxquels la chance n’a pas échu.

N’évoquez-vous, le soutien moral que les uns et les autres vous ont apporté quand vous étiez en détention ? Ne rappelez-vous pas, à toutes occasions, les visites et la sympathie du premier ? En l’occurrence, Ba Mamadou.

Vous pourriez considérer que tous les détenus politiques sont les fils de vos défunts camarades de lutte. Donc, les vôtres pour les libérer sans autre forme de procès. En tout état de cause, ils n’ont de recours que vous.

Monsieur le président

Libérez les prisonniers : qu’on les appelle « politiques », « d’opinion », peu importe. Libérez-les tous : connus ou anonymes.

Cette libération est attendue par toutes celles et tous ceux qui vous le demandent ouvertement ou anonymement. Elle est attendue par les familles des détenus et leurs proches dont certains sont en âge avancé. Enfin, cette libération serait l’une des meilleures manières de combler le cœur des guinéens car vous vous seriez montré magnanime et au-dessus de l’adversité.

Libérez les sieurs Etienne Soropogui, Chérif Bah, Mamady Condé alias Madic 100 Frontière, Abdoulaye Bah, Ismaël Condé, Ousmane Gaoual Diallo, Oumar Sylla, alias Foniké Menguè, Cellou Baldé, Souleymane Condé, Amadou Diouldé Diallo … et tous les autres.

Les libérer ne vous coûte rien. En revanche, vous aurez montré toute la grandeur d’un homme d’Etat qui use de la force du pardon et de la clémence au détriment de la force du pouvoir. Point besoin de chercher à inculper ou disculper.

Cultivez simplement la paix, monsieur le président.

Par Lamarana-Petty Diallo
lamaranapetty@yahoo.fr

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