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Immigration clandestine : Thierno Madjou Bah, un rescapé des routes de l’enfer

Thierno Madjou Bah, 21 ans, avait soif de bonheur et de bien-être. Un beau matin, il s’est décidé de quitter la Guinée pour une vie meilleure en Europe, comme l’ont fait plusieurs autres jeunes Guinéens. De Conakry à Alger en passant par Bamako et l’impitoyable désert du Niger, il a vécu le calvaire. Sa mésaventure sur les routes de l’enfer, il n’est pas prêt de l’oublier.

« C’est un périple de 14 mois », résume-t-il. Ce natif de Donghol Touma dans la préfecture de Pita, en Moyenne Guinée, a quitté Conakry en novembre 2019. Etudiant dans une université de la capitale, Thierno a succombé au mirage de l’Occident, en décidant de fuir la « galère » de son pays. Comme de nombreux autres jeunes Guinéens, il caresse le rêve de trouver le paradis terrestre en Europe.

« Je venais de décrocher mon Bac. Mes parents m’avaient promis de m’envoyer en Occident pour mes études universitaires. Ils sont allés jusqu’à confectionner un passeport pour moi. Mais après deux ans à l’université, j’ai compris qu’ils ne réaliseront pas leur promesse », raconte-t-il, déçu.

Déterminé, rien ne semble l’arrêter. Chercher un visa dans un consulat ne lui taraude pas l’esprit. Il juge le processus trop long et couteux. Il met en place un plan et décide de partir du jour au lendemain, sans mesurer les risques qu’il prend en optant pour l’immigration clandestine.

« Tous les jeunes de mon âge ont des rêves. Moi je me suis lancé dans cette aventure insensée. Mais c’était sans compter les difficultés qui m’attendaient sur la route », réalise-t-il, trois mois après son retour à Conakry.

Le départ

Quatorze mois plus tôt, dans la chambre de sa mère, il fouille et tombe sur 2 millions de francs guinéens (environ 200 euros), cachés dans l’armoire. Sans perdre du temps, il quitte la concession familiale et s’embarque à bord d’un véhicule devant le conduire à Bamako. « Je suis parti sans informer mes parents. C’est quand je suis arrivé dans la capitale malienne que je les ai appelés pour leur donner ma position », se souvient Thierno.

Là, commencent les ennuis pour ce candidat à l’immigration clandestine. A la gare routière, il se fait arnaquer par des intermédiaires. Le ticket pour Toumbouctou, qui coute 20.000 francs CFA, lui a été vendu à 100.000 francs CFA, soit cinq fois le tarif normal. A court d’argent, il sollicite l’aide de l’un de ses frères à Conakry. Ce dernier lui fait un transfert et tente de le convaincre de rebrousser chemin. « Il a tout fait pour que je revienne en Guinée. Mais à l’époque, je n’entendais pas cela de cette oreille. Je voulais à tout prix fuir la galère pour aller en Europe », confie-t-il.

Deux jours après son arrivée à Tombouctou, ce Guinéen rencontre d’autres immigrants clandestins. Lui et ses compagnons de voyage trouvent des passeurs. Un soir, un pick-up vient les chercher. Ils s’entassent les uns sur les autres à l’arrière du véhicule pour la traversée du désert. « Je n’avais que des biscuits, du pain, des boites de sardine avec un bidon de 5 litres d’eau comme provisions. Nous étions 27 passagers à l’arrière du pick-up avec nos bagages. On avait trois jours de route à parcourir. C’est un calvaire indescriptible », professe le jeune homme.

Clandestins livrés à eux-mêmes dans le désert

« Les passeurs, qui sont des Touaregs, ne roulent que la nuit. Et le plus souvent, ils sont de mèche avec des coupeurs de route qui nous ont dépouillés de nos biens. Je n’avais presque plus un seul centime. Ils ont pris tout ce qu’ils pouvaient. Pour mon cas, ils ne m’ont laissé que deux pantalons et t-shirts. Ceux qui étaient supposés nous guider nous ont abandonnés dans le froid glacial en plein désert. Il fallait faire le reste du trajet à pieds avec tous les risques que cela représente », décrit-il avec amertume.

Dans leur traversée du désert, le groupe tombe sur un transporteur qui accepte de les conduire jusqu’à la frontière algérienne. « On s’est cachés à bord de son véhicule. Il a roulé toute la nuit avant de nous débarquer en cours de route pour éviter les gardes-frontières », précise le jeune homme.

Pour continuer le trajet, les migrants n’avaient pas d’autres choix que de marcher. « De 5h à 11h du matin, nous étions en train de marcher dans le désert. Face à la soif, la faim et la fatigue, certains de mes compagnons ont perdu la vie », se remémore-t-il, sans préciser le nombre.

L’Algérie et le Maroc, terminus du voyage

Une fois en Algérie, Thierno réalise qu’il ne peut plus compter sur le soutien financier de son frère. Pour s’en sortir, il trouve un travail de peintre dans des chantiers de construction. Il y reste pendant 10 mois avant de reprendre la route pour le Maroc, dernière étape de son voyage.

En novembre 2020, il rencontre un réseau de passeurs. Leur plan ? Parcourir une forêt pour ne pas être repérés par les services de sécurité du Royaume chérifien.

« Avec des passeurs, nous avons passé deux mois dans une brousse à essayer de rentrer au Maroc. Il fallait contourner les gardes-frontières Algériens. Mais je me suis fait arrêter par les Marocains après deux jours de marche. Ils m’ont frappé avec du fer à béton. C’est à peine si je pouvais marcher.  Ils nous ont contraints de retourner d’où nous venons sans provisions. J’ai été livré, avec d’autres migrants, aux autorités algériennes., puis déporté dans un camp avant d’être expulsé vers le Niger », explique-t-il.

Epuisé, après sur les routes de l’enfer, Thierno se résout à rentrer en Guinée. Le 5 janvier, grâce à l’aide de son frère, il quitte le Niger pour retrouver les siens avec des regrets. « J’ai causé du tort à ma mère. Elle a assez souffert de mes 14 mois d’absence », acquisse-t-il.

Sa mésaventure lui a servi de leçon. Il insiste que « c’est un voyage qui est loin d’être paradisiaque. Je ne souhaite à personne de choisir la voie clandestine pour tenter de rejoindre l’Europe ». Quand il lui est demandé s’il est prêt à rééditer le coup, sa réponse est instantanée : « Jamais », tranche Thierno, d’un ton ferme.

A Conakry, désormais auprès des siens, il a repris le chemin de la fac où il suit des cours de droit. « J’ai beaucoup appris. Je n’écarte pas de chercher d’aller poursuivre mes études en Europe. Mais ce sera par la voie légale. Même à un ennemi, je ne conseillerai pas d’opter l’immigration irrégulière », souffle-t-il.

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