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La volonté de réformer le système éducatif guinéen face au refus de changement…

L’avènement de la troisième République à travers l’élection du président Alpha Condé en 2010 en Guinée, a suscité beaucoup d’engouement, d’enchantement et d’espoir pour un changement (positif) politique, économique, socioculturel et éducatif, par ce que justement, la promesse principale de l’homme (Pr. Alpha Condé) était le « changement ».

À partir de 2011, plusieurs politiques publiques, axées sur les plans sectoriels ont été initiées par le Gouvernement. Notamment, dans le secteur de l’éducation qui regroupe l’enseignement pré-universitaire, l’enseignement technique et la formation professionnelle, l’enseignement supérieur et la recherche scientifique.

Dans ce présent article, nous nous intéresserons spécifiquement de l’enseignement pré-universitaire pour le fait qu’il attire plus l’attention de l’opinion publique, des observateurs d’une part mais aussi et surtout qu’il constitue la moelle épinière de toute Nation qui ambitionne se hisser au concert des grandes nations du monde, car, il n’y a de développement qu’à l’échelle de l’homme. Pour des raisons de temps et des moyens à notre disposition, nous nous centrerons sur la période de 2020-2021.

Ainsi, pour matérialiser la volonté de changement, dans ce secteur, trois Ministres se sont succédé à la tête du Ministère de l’Éducation Nationale et de l’Alphabétisation MEN-A, chacun posant des actes à la hauteur de ses capacités, de ses moyens et de ses marges de manœuvres, avec pour ligne directrice, la Lettre de Politique Sectorielle de l’Éducation (LPSE) 2012, dont les priorités sont le préscolaire, le pré-universitaire et l’éducation civique, l’alphabétisation et l’éducation non formelle.

La nomination du professeur Alpha Amadou Bano Barry par le décret D/2020/122/PRG/SGG, portant Remaniement du Gouvernement du 19 juin 2020, a été un soulagement pour l’opinion publique mais aussi pour le monde universitaire de Guinée, par ce qu’il est d’abord un sociologue reconnu et respecté et un enseignant-chercheur de carrière.

Cet « éminent » sociologue avait pour but ultime de faire avancer la Guinée à travers son système éducatif guinéen. Malgré cette volonté bien accueillie par les guinéens, le résultat reste mitigé pour les uns et faible voire négatif pour les autres après un an d’exercice du Ministre.

Comment comprendre et expliquer cette dichotomie qui frustre les uns, enchante les autres et laisse indifférent certains ? Pour répondre à cette mystérieuse question, nous convoquerons le néo-institutionnalisme pour nous servir de grille d’analyse afin de cerner le comportement des acteurs de cet important secteur.

Le néo-institutionnalisme est une théorie qui considère que les institutions, en tant qu’ensemble de représentations, de normes, de procédures, d’usages et de routines, pèsent sur l’ordre social en modelant les pratiques et les perceptions des agents sociaux ou économiques.

Pour la science politique de l’administration, le néo-institutionnalisme sociologique est un outil théorique pertinent pour analyser les résistances au changement en étudiant empiriquement l’intériorisation de l’ordre institutionnel et de ses contraintes, la culture d’organisation et les modes d’action qui en résultent.

Nous n’avons aucune volonté de faire un travail parfait, parce que l’homme étant imparfait, son œuvre ne pourrait être parfaite. Il s’agit de lever un coin de voile sur la problématique que suscite le secteur éducatif guinéen.

De la volonté de réformer

Le 19 juin de 2020, l’horizon semblait se dégager sur le système éducatif en Guinée, suite à la nomination de l’actuel Ministre du Ministère de l’Éducation Nationale et de l’Alphabétisation MEN-A. Les raisons de cet engouement sont multiples et variées :

D’abord, à cause de son niveau d’instruction. Il est il à la fois, diplômé de l’université de Gamal Abdel Nasser de Conakry, de l’université d’Ottawa et de l’université de Montréal (Canada), ensuite, pour ses années de travaux dans le monde universitaire et son statut d’enseignant chercheur de carrière.

Donc, c’était tout à fait normal que sa nomination suscite autant d’espoir et d’enchantement pour la population guinéenne.

Ainsi, c’est pour effectivement être à la hauteur de ces multiples attentes que le Ministre va entamer une série de réformes sectorielles, réparties sur trois axes prioritaires, à savoir :

  1. La formation et la requalification des enseignants

Pour l’amélioration du niveau de l’éducation il va d’abord et avant tout, chercher à connaître et à comprendre les enseignants de pré-universitaire, qu’il à organisé des échanges avec ceux-ci sur beaucoup de sujets, comme il l’a annoncé lors une interview avec Espace TV et transcrit par le site africaguinee.com : « Je ne connaissais pas les enseignants du pré-universitaire, j’avais, jusque-là, travaillé avec ceux du supérieur. La réalité des enseignants du supérieur est que chacun de nous est autonome intellectuellement et économiquement. Cela sous-entend que nous avons développé une expertise et une compétence qui nous permettent de générer des ressources sans compter exclusivement sur notre salaire ou sans se mêler à des magouilles de gauche à droite ».

C’est pour développer cette même expertise au sein du MEN-A, que le ministère engagera la première réforme, axée essentiellement sur la formation et la requalification des enseignants du pré-universitaire à travers laquelle le ministre espérait : « …à mon arrivée, la première action que j’ai voulue, c’était vraiment d’assurer la formation, le renforcement des capacités des enseignants. Mon idée était de développer cette logique, un enseignant bien formé devient honnête parce qu’il est compétent. Il devient productif parce qu’il a la capacité de vendre son savoir pour générer de l’argent propre…, nous venons de terminer un test avec la coopération française de 700 enseignants de français pour recruter parmi eux 300 qui vont être formés et repositionnés dans l’ensemble des préfectures du pays. Cette dernière va avoir mandat de procéder à un test de diagnostic des enseignants et de procéder à leurs formations pour les 5 à 6 prochaines années, pour améliorer d’abord la compétence linguistique, ensuite celle académique et celle pédagogique ; et nous allons utiliser les nouvelles technologies pour améliorer l’apprentissage et les enseignements à l’intérieur du système éducatif (…) ». Cette réforme a pour but, le changement de mentalité des enseignants et le rehaussement du niveau et de la qualité de l’enseignement pré-universitaire.

  1. La rénovation des écoles guinéennes

Après la formation et le renforcement de capacités des enseignants, il faut créer un cadre d’apprentissage approprié. Comme chacun peut le constater, la majorité des écoles publiques en Guinée sont dans un état de dégradation poussé, laissant parfois les apprenants dans une condition précaire et humiliante. Estimé les moyens économiques de l’Etat guinéen insuffisants, le Ministère sous la proposition du Ministre Bano, a préféré demander la rénovation au lieu de la construction des écoles, comme il affirme lui-même : « le programme que j’ai élaboré, la rénovation va devenir la priorité au lieu de la construction. Je veux que toutes les écoles de la Guinée soient rénovées, mises à niveau, et qu’elles ressemblent à (celles) d’un pays indépendant, souverain qui est fier de son passé. La deuxième des choses, c’est que je veux que toutes les écoles de Guinée soient à cycle complet comme celles urbaines, ou au moins qu’il y ait une inversion des tendances : 75% des écoles soient à cycle complet ». Cette réforme est en état de projet, car, in faut son approbation par le Gouvernement, comme le ministre lui-même nous prévient : « Quand un ministre élabore un document de cette nature, il le soumet au gouvernement pour obtenir une validation parce que la validation permet d’obtenir un financement ». Nous allons voir la troisième réforme.

  1. Office baccalauréat

Le but ultime de toutes ses réformes étant la production des étudiants de qualité et compétitifs, le ministère espérait renforcer le filtre du baccalauréat unique afin d’éviter l’accès aux institutions d’enseignement Supérieur par voie de fraudes et de corruption. Mais le texte juridique devant contraindre les acteurs et candidats à s’y soumettre n’est pas encore d’adopter, selon le Ministre : « Pour ce qui est de l’Office du baccalauréat, j’ai trouvé le texte là, mais il n’y a pas encore les arrêtés d’application. Pourtant, au niveau du gouvernement actuellement, lorsque vous soumettez un document d’un établissement public, il faut à la fois le texte de motivation, mais aussi les arrêtés d’application. C’est l’ensemble du processus qui va être analysé par les membres du gouvernement avant d’être soumis en Conseil des ministres et validation ».

Ainsi, c’est ce contexte que le Ministre a organisé les examens nationaux de 2021. Mais alors, pourquoi il ne s’est pas passé comme prévu ? Pourquoi certains se réjouissent-ils de certains manquements de ce secteur phare de la Nation guinéenne ?

Pour satisfaire cette curiosité, nous allons nous penser sur les résistances ou les refus du changement de certains acteurs.

Les résistances ou refus du changement

Dans le souci de comprendre cette irrégularité, nous nous sommes intéressés à la motivation des acteurs de ce secteur. Au regard de notre observation, nous avons catégorisé trois groupes de résistance avec chacune, ses moyens et ses méthodes de résistance. Ces groupes constituent les acteurs majeurs de système éducatif Guinéen, du moins, du MEN-A, à savoir :

  1. Les enseignants et personnels du pré-universitaire

Les enseignants de ce ministère sont dans un système d’organisation et de fonctionnement. Le système entendu comme, ensemble organisé d’éléments qui entrent en interaction. La sociologie fonctionnaliste (Talcott Parsons, Robert King Merton) parle ainsi de « système social »  : on peut en analyser le fonctionnement, et éventuellement formuler des prédictions sur les états futurs du système. Cette conception de la société, à laquelle on a reproché son inspiration mécaniste, conduit à postuler l’existence de « lois » expliquant le fonctionnement d’une société. La sociologie des organisations utilise ce terme dans un sens différent.

Le système constitue l’espace dans lequel se déroule le jeu des acteurs, qu’il détermine pour une part. Le concept de système permet de comprendre comment l’organisation est construite et régulée. Mais il y a dans tout système une « zone d’incertitude », qui est celle où les acteurs ont une marge de manœuvre, où ils peuvent développer des innovations, et donc faire évoluer le système. L’analyse du système (ou analyse systémique) est alors indissociable de l’analyse stratégique (qui rend compte des comportements finalisés des acteurs dans le système). Dans le cas des enseignants et du personnel du Ministère, ils sont habitués à l’affairisme, une technique d’enrichissement illicite à travers les ressources du Ministère au détriment de la production et de la productivité de ce dernier.

Le ministre l’a appris à ses dépens comme il le témoigne ici en parlante la réforme portant la formation des enseignants : « … j’ai été étonné de constater que quand je ne leur donne pas de l’argent, ces enseignants peuvent refuser d’aller en classe pour recevoir une formation juste parce qu’ils n’ont pas reçu d’argent. Je peux vous garantir que cela m’a peiné. C’est de là qu’est partie mon émotion parce que, pour moi, un enseignant doit privilégier sa formation sachant que s’il est formé, il cesse d’être pauvre». Pour les observateurs, ce comportement est l’intériorisation même du système dans lequel vivent ses enseignants, l’affairisme institutionnalisé.

Après avoir déployé toute son énergie pour le changement de mentalité des enseignants et du personnel de son département, le Ministre découvre la réalité cuisante : « Je me rends compte qu’en dépit de tout, je vois que les enseignants, en tout cas certains, préfèrent que je prenne de l’argent dans les caisses de l’État pourvu qu’ils le reçoivent. On m’appelle pour me demander de l’argent ou pour d’autres services alors qu’en réalité, moi-même, je ne vis que de mon salaire. Je prends l’argent de ma propre poche, je donne à des enseignants, mon salaire que je partage. Lorsque je demande des travaux, je n’ai pas d’argent, je prends mon propre salaire que je distribue. En dépit de tout cela, je me rends compte qu’ils auraient préféré probablement que je sois quelqu’un qui détourne pour distribuer l’argent et cela m’a fait très mal…, je me suis dit comment ils peuvent se comporter de cette façon ? Comment ils ne peuvent pas comprendre que le souci premier de quelqu’un qui a l’avenir du pays, c’est d’abord les enfants ? Comment un enseignant peut accepter d’organiser la fraude systématiquement alors qu’en réalité, moi, j’ai été surveillant pendant des années, j’ai été correcteur, je n’ai jamais négocié avec quelqu’un ? Je me demande si je peux réaliser quelque chose pour obtenir un résultat ».

Il ressort de cette observation que ne motif réel est l’habitude des enseignants et personnel de ce secteur, à l’enrichissement illicite à travers les ressources du Ministère. Donc, toute réforme engagée pour remédier à cette pratique, trouvera une forte résistance au niveau des enseignants et du personnel.

  1. Les syndicats de l’éducation

Après les enseignants et du personnel, nous avons observé aussi l’implication des syndicats dans ces réformes engagées. D’abord, nous savons tous les crises syndicales qui ont précédées la nomination du Pr. Bano Barry.

Selon notre observation, le rapport du Ministère de l’Éducation Nationale et de l’Alphabétisation MEN-A avec le syndicat du secteur, est essentiellement marqué par le rapport de distribution de richesses du Ministère.

Dans le cadre de notre analyse, nous allons faire mention du mécontentement du syndicat à l’approche de l’organisation des examens nationaux de cette année.

La déclaration du secrétaire général du FSPE est plus évocatrice : « Il (Dr Bano Barry) n’est pas plus coopératif, plus juste que ses prédécesseurs. Nous sommes des partenaires, nous travaillons ensemble. Je suis sûr qu’il ne veut pas qu’on sache ce qui se passe réellement dans cette histoire de budget des examens nationaux. Qu’est-ce qu’il cache ? L’année dernière il était là, nous avons organisé les examens ensemble, pourquoi il n’avait pas appliqué cette mesure ?  Nos démembrements à la base nous ont fait comprendre que c’est une insulte à l’égard du syndicat. C’est un manquement ».

Il estime que le Ministre a reçu un financement important dans le cadre de l’organisation des examens nationaux : « Nous avons une rencontre la semaine prochaine. A l’heure où je vous parle, les sections sont en train de nous écrire, nos démembrements envoient des réactions. Nous allons examiner ces réactions et ce que la base décidera, nous allons marcher sur ça ». Pour eux, un important budget est alloué au déroulement des examens nationaux. Leur exclusion par le ministre de tutelle vise à masquer l’utilisation de ce fonds (actupremiere.com).

Nous pouvons comprendre aisément que l’organisation des examens nationaux en Guinée sont loin d’être un événement de rigueur mais plutôt un événement départage de ressources financières délaissées pour l’organisation des examens.

  1. Les écoles privées

Les écoles privées sont des contre-réforme par excellence en Guinée. Par leur mode d’organisation et de fonctionnement, elles constituent à la fois la facilité de l’accès à l’éducation de base, notamment à Conakry, mais aussi et surtout le cancer qui asphyxient le système éducatif Guinéen.

Les écoles privées ont un caractère foncièrement commercial. Elles ne vivent dans leur grande majorité que pour l’argent, peu importe la manière. La preuve est qu’il existe plusieurs écoles privées de la ville de Conakry qui n’ont ni de classe 9è ni de 12è. En plus, la performance d’une école dépend du nombre d’admis aux différents examens. Les admissions en pompe leur permettant d’inscrire un plus grand nombre d’élèves après chaque examen couronné de succès. Donc, pour rassurer la rentrée des capitaux, les écoles privées sont prêtes à tout pour assurer l’admission des élèves aux différents examens. Cela passe inévitablement par la création des groupes de soutien, composés des enseignants considérés comme « intelligents », pour traiter et diffuser les réponses aux différents candidats dans les groupes de WhatsApp, de Messenger en complicité avec les surveillants, comme de modique somme d’argent. Cette pratique s’est érigée en norme, intériorisée par tous les acteurs de cette pratique de basse culture.

Le système éducatif est en réalité fourré dans les entrailles de cette interaction ponctuelle et perpétuelle dont le ministre tente avec une forte énergie qui se révèle une goutte d’eau dans l’océan.

Au regard de ce qui précède, il faut se rendre à l’évidence selon laquelle, les réformes du Ministère restent et resteront toujours sans résultats observables, tant qu’il ses réformes ne bénéficient pas d’un soutien politique au plus haut niveau de l’appareil étatique, de préférence, celui du président de la République ou à défaut celui du Premier Ministre, chef du gouvernement. Parce que, le système qui perdure depuis maintenant près de vingt ans, ne saurait d’être extirpé en un an par réforme, en lieu et place de la réforme, il faut engager une révolution dans ce secteur, broyant ainsi sur son passage tous les tenants du système, car, la vie et la survie de beaucoup en dépendent.

Nous ne ferons pas de propositions, car, toute proposition qui ne se fonde pas sur des informations fiables se révélera inefficace, il existe une vraie nécessité de confier une étude sérieuse à des spécialistes pour mieux diagnostiquer ce secteur et agir sans morale, pour espérer de refonder le système éducatif guinéen.

Sekouba MAREGA
Politiste et Analyste politique
Émail : sekoubamarega224@gmail.com

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