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La Guinée à nouveau entre pile ou face

Professeur de Lettres-Histoire Hors Classe en France, Lamarana Petty Diallo est analyste politique chevronné et militant de l’alternance au pouvoir par les urnes. Il ouvre cette lettre aux Guinéens et en particulier au Comité national du rassemblement et du développement (CNRD) et au président de la république le colonel Mamady Doumbouya «qui s’inspire de Rawlings» et qui «doit faire du Rawlings». Sans «mélanger les poules et les renards». Bonne lecture !

Chers compatriotes, Saviez-vous que le 28 septembre 1958 était un dimanche ? Le 5 septembre 2021 en serait-il l’écho ? Rien ne semblait prédestiner ces deux dates à s’inscrire dans notre histoire nationale à moins qu’on ne prenne en compte la miséricorde divine. C’est cette miséricorde qui semble, à nouveau, nous avoir fait signe pour que nous com[1]prenions qu’un peuple en dé[1]tresse n’est jamais abandonné à lui-même.

L’histoire comme leçon

Les Guinéens se sont réveillés en 1984 et 2008 avec la disparition des dictateurs et la prise du pouvoir par l’armée. Des changements qui se sont déroulés sans verser une goutte de sang. Le 5 septembre 2021 la dernière dictature s’en est allée comme ses prédécesseurs sans alourdir la liste des morts des 3 mandats successifs. Mais ce coup d’État-ci diffère des autres. Il ne s’est pas opéré sur des cadavres et les auteurs n’ont pas attendu le retour du cimetière.

Cette fois-ci, il s’est déroulé sereinement au beau petit matin pour nous arroser des saveurs matinales du bonheur. Il nous appartient de donner à ce vrai coup d’État, le premier du genre, tout son éclat. A nous de réaliser que l’occasion nous est donnée à nouveau de gérer notre destin. La dernière peut-être. C’est à nous de savoir jouer à pile ou face. Le Conseil national du rassemblement et du développement (CNRD) a joué la première partition. A nous de jouer la deuxième !

Délivrés de la férule de la dictature condéenne, nous devrions nous rappeler les nombreuses occasions manquées : septembre 1958, avril 1984, décembre 2008 et les trois mandats qui se sont succédé de 2010 à maintenant. Heureux aujourd’hui comme nous le fûmes en 1958 et 2008, que ferons-nous de notre bon[1]heur ?  Le sacrifierons-nous à nouveau ?  L’éventualité n’est pas totalement à écarter. Et pour cause ?

La bicéphalie Etat-ethnie et le goût de la médiocrité au détriment de l’excellence

Les systèmes politiques guinéens ont laissé aux générations successives l’une des pratiques d’exercice du pouvoir les plus abjectes de l’Afrique : le corporatisme, la corruption, le larbinisme, la démagogie, la gabegie… Et la pire de toutes : l’ethnocentrisme. Ce serpent de mer ancré dans les entrailles de bien des nôtres, qui déversent le venin de la division, de la haine et du mépris de l’autre demeure notre plus grand malheur.

Tous les pouvoirs politiques guinéens, sans exception, ont régné par ce que j’appelle : la bicéphalie Etat-Ethnie. Un mode de gouvernance qui consiste à superposer l’ethnie à l’État au détriment de ce dernier. Cette pratique n’a épargné ni la République, ni la nation. Encore moins le citoyen. Notre pays est fait d’hommes et de femmes dont certains sont plus aptes à retourner leur veste qu’à changer de mœurs, de comportement et de mentalité. Plus enclins à vendre leur âme qu’à mener une existence honnête, ils préfèrent applaudir le chef qu’à lui dire la vérité.

Lamarana Petty Diallo

Plus aptes à tendre la main qu’à courber l’échine pour travailler, ils ont fait partie de tous les régimes. Ces personnes sont capables d’applaudir l’ange Azraël et pleurer le mort. Leur poltronnerie et leur trahi[1]son comptent dans l’échec d’Alpha Condé.

Cependant, ne me dites pas, que lui ou ses prédécesseurs sont à plaindre car, pour assumer les rênes d’une nation, il faut avant tout s’assumer soi-même. L’héritage politique guinéen est très lourd. Les galons d’un seul colonel, si formé, si volontaire ou patriote soit-il, ne suffiront pas pour guérir la Guinée. Oui, guérir la Guinée, dis-je. Plutôt les Guinéens car, c’est en nous que sommeille le mauvais penchant : celui qui nous empêche de tirer les leçons du passé. De servir la nation et le peuple avec loyauté et désintérêt.

Oui, la puissance de nuisance de certains de nos compatriotes, au masculin comme au féminin, est énorme. Elle nous poursuit depuis 1958. Peut-être bien avant. Oui, jusqu’à présent nous n’avons pas suffisamment pris conscience de ce qui freine notre pays, notre peuple, notre nation. Pourtant quel peuple sommes-nous ?

Avons-nous oublié ?

Qui d’entre-nous se souvient encore que nous sommes les descendants de vaillantes figures africaines enviées, respectées et glorifiées de Gorée au Cap ? Qui se souviens encore de nos combats communs et se laisse bercer par les paroles patriotiques de notre hymne national ? Nous sommes pourtant le peuple de Zébela Togba, Samory Touré, Bocar Biro Barry, Kissi Kaba Keita, Alpha Yaya Diallo, Thierno Aliou Bah, plus connu sous le nom de  « Le Wali  de Gomba »,  etc. Mais,  qu’avons-nous fait de la fierté que le monde entier nous reconnut le 28 septembre 1958 ?

Cette fois-ci, nous devrions éviter de pousser le CNRD à la faute. Nous devrions prendre garde que le jeune colonel ne se perde comme ses prédécesseurs. Nous qui avons raté tant de rendez-vous, nous n’avons plus droit à l’erreur. Pour ce faire, nous devrions prendre conscience des défis et des enjeux en mettant fin à nos propres contradictions et paradoxes.

Danser et chanter un jour pour déchanter le lendemain

Nous sommes depuis 1958 dans un éternel recommence[1]ment. C’est comme s’il ne nous était donné que de pourrir le bon grain pour humer la puanteur. Nous devrions, pour ne pas retomber dans les mêmes tares, éloigner du CNRD les rôdeurs et les squatteurs du camp Alpha Yaya au temps du CNDD. Les visiteurs de nuit de Sékhoutouréya. Les  amateurs de Mamayas, les génies à la logorrhée verbale qui nous ont inventés les comités de sou[1]tiens. Nous devrions fermer la porte du CNRD aux commis-voyageurs et autres abominables serviteurs infects de tous les systèmes.

De telles personnes n’hésiteront pas d’installer une tente à Coronthie (siège du commandement) pour se rapprocher de la junte. Affidées des dictatures passées et récentes, elles font déjà croire qu’elles ont fait peau neuve. Mais, c’est en ôtant la peau de cobra pour revêtir celle, plus reluisante, mais combien dangereuse, du python. « Ces sirènes révisionnistes » (Kéléfa Sall) ont commencé à claironner, Urbi et Orbi qu’elles étaient contre le 3è mandat.

« Ces fiers  griots  de  Cellou Dalein » qui affirmaient « qu’ils préfèrent mourir que de voir Alpha Condé briguer un troisième mandat », (5 août 2017) avant de dire un autre jour « même  si  Alpha  Condé  n’est pas candidat pour un 3è mandat, nous le présenteront » (…) se fendent publiquement de propositions pour le Colonel Doumbouya. Leur but : gagner du temps et faire perdre aux guinéens le leur. Tuer l’esprit du 15 septembre 2021. Hypothéquer l’avenir du CNRD, car une transition trop longue risque d’être aussi calamiteuse qu’une qui soit trop courte.

Guinéens, chers compatriotes

Le lever du soleil n’empêche pas la nuit de revenir. C’est à nous de savoir jusqu’où nous voulons que la lumière soit. Jusqu’où aimerions-nous désormais être heureux. A nous de savoir si nous voulons que revienne un jour ce que nous avons vécu ces dix dernières années. Et bien avant pour les moins jeunes d’entre-nous.

Cette fois-ci, nous devrions faire en sorte que ceux qui ont porté le cercueil de nos espoirs ne continuent pas de rire, de s’enrichir, de gouverner pour nous distribuer la mort, les larmes, la division, le désespoir, etc. Il est temps que le pouvoir change de bord en revenant au peuple. Aux plus patriotes de ses enfants. Ainsi, nous aurions montré au monde que nous avons pleinement pris conscience de nos innombrables rendez-vous manqués avec l’histoire. Nous devrions commencer par l’Union africaine, la Cedeao et autres organisations parasites. Ceux qui ont laissé massacrer notre peuple et qui viennent montrer leur part d’humanisme à l’actuel locataire du Noom ne sont rien différents du bourreau

Ayant piétiné leur propre charte, (interdisant le 3e mandat), ces personnes aussi avides de longévité que les présidents à vie qu’elles cautionnent n’ont pas de leçon de justice ou de démocratie à donner aux Guinéens. Qu’ils nous laissent tranquilles ! Que ce conglomérat de copains et de coquins sache que celui qui affirmait le 5 mars 2020 : « Je n’ai de comptes  à  rendre qu’au peuple » doit le faire dans la justice et le respect des droits humains. Ils ne pourront profiter ni de notre espoir retrouvé ni de la jeunesse, qu’ils croient candide et vulnérable des acteurs du coup libérateur du 5 septembre. Des patriotes qui ont fait renaitre l’espoir d’un pays et d’un peuple en désarroi et qu’ils doivent sauvegarder.

Qui s’inspire de Rawlings doit faire du Rawlings

Dans sa premières annonce, une référence n’est pas passée inaperçue : « Si le peuple est écrasé par ses élites, il revient à l’armée de rendre au peuple sa liberté ». Ce coup d’œil du Colonel Doumbouya à l’un des militaires les plus intègres de l’Afrique, Jerry à Rawlings (ex-président du Ghana) pour motiver la prise du pouvoir, marquera l’histoire. Colonel, celui qui s’inspire des idées lumineuses d’une personnalité devrait les appliquer. Il devrait avoir à l’esprit que d’autres s’étaient présentés en Mandela pour apparaitre en Bokassa. Si vous faites comme Rawlings, tôt ou tard les bénéfices vous reviendront. Les exemples ne manquent pas : ATT au Mali. Rawlings en personne.

Il faudrait se souvenir, que la fête passée, les peuples deviennent exigeants. Par conséquent, l’ambiance actuelle, celle de l’espoir retrouvé, cédera bientôt la place à la satisfaction des aspirations populaire : réconciliation, justice, égalité, emploi, études, conditions de vie meilleure, etc. A cette fin, il ne serait pas superflu que le Conseil National de la Transition (CNT) prenne la dénomination de « Conseil National de la Transition et de la Réconciliation » (CNTR).

En tout état de cause, nul n’ignore les difficultés du mo[1]ment. Mais elles ne justifieront pas les éventuels échecs dans le futur. Il vous appartient de ne pas mélanger les poules et les renards. En clair, le CNRD devrait se sou[1]venir que rien n’est exclu avec des pouvoirs fortement enracinés dans la mal gouvernance, habitués aux magouilles et aux délices de toutes sortes. De tels pouvoirs ont une capacité insoupçonnable de régénérescence. Ils peuvent apparaitre comme une eau froide capable de cuire des cailloux.

Autant dire que la vigilance n’est jamais de trop. Plus elle sera de mise, mieux ce sera. Chers guinéens, Nous sommes habitués à briser nos propres espoirs. Nous sommes souvent enclins à élever nos chefs au rang de Dieu en piétinant les prescriptions de nos propres religions. Les guides religieux et traditionnels, coordinations régionales comprises, n’ayant pas mieux inspiré les guinéens.

S’il vous plait éloignons-nous des tentations d’hier : celle de glorifier au-delà du mérite. Le colonel Mamady Doumbouya n’est pas un messie. Surtout ne commençons pas à lui donner des noms de baptême. Lais[1]sons-le avec ses galons de colonel. Ils lui siéent à merveille. Il nous a sortis des pièges d’un certain Professeur et de son système là où des généraux n’ont pu nous extirper.

Ne dites pas demain qu’il est Maréchal ou l’incarnation de Jupiter. Colonel, il nous a délivrés. Laissons-lui l’honneur de son grade. Ne faisons aucune lésion à cet homme de la légion. Et il ne s’agit pas d’un simple jeu de mots. Enfin, seule une prise de conscience commune nous guidera à choisir le bon côté de la médaille. Ainsi, éviterions-nous de confondre pile et face en faisant le bon choix.

Bonjour et respect à vous.

Cordialement vôtre.

Lamarana-Petty Diallo
lamaranapetty@yahoo.fr

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