Affaire Noura Bah : des leçons à tirer pour la diaspora guinéenne au Sénégal et ailleurs

La Guinée et le Sénégal sont liés par l’histoire, la culture, la géographie et des intérêts économiques, même si certains semblent l’ignorer aujourd’hui. Les deux pays partagent de longues frontières et sont membres de nombreuses organisations d’intégration politique, économique et sectorielle (CEDEAO, UA ou encore l’OMVS), renforçant ainsi les relations historiques et leur volonté commune de mettre en place de grands ensembles pour faire face aux défis contemporains.

Toutefois, depuis quelques mois, nous assistons à des discours contraires à cette fraternité et à cette entente légendaires, prônés par certains individus pour des intérêts politiques. L’affaire Noura Bah illustre bien ce changement de paradigme. Interpellée au départ pour, dit-on, des discours contraires aux bonnes mœurs, cette dame d’origine guinéenne est sous mandat de dépôt depuis quelques jours, avec des charges supplémentaires, dont la fraude à l’état civil. Cette affaire, qui est loin de prendre fin, doit interpeller et servir de leçon à plus d’un, particulièrement aux ressortissants guinéens résidant au Sénégal et ailleurs en Afrique de l’Ouest, ainsi qu’aux autorités guinéennes.

Pour ce qui est du citoyen

Premièrement, le citoyen vivant à l’étranger doit se rappeler d’une locution bien connue chez nous, à savoir : ‘’Ko légal nebhi et diyan wo gal wontata nora’’. Autrement dit, quelle que soit la durée d’un arbre ou d’un bois dans l’eau, il ne deviendra jamais un crocodile ou un animal aquatique. Ainsi donc, le fait de naître dans un pays ne vous donne pas automatiquement droit à la nationalité et à la citoyenneté de ce pays. C’est évident, les législations sur la nationalité varient selon les pays, les enjeux et intérêts politiques du moment, mais également et surtout en fonction de l’idéologie et de l’orientation politique de la majorité politique en place.

Deuxièmement, on a un sérieux problème dans notre rapport avec l’administration, que ce soit chez nous ou ailleurs, qu’il faudra régler. Par ignorance ou par négligence, nous renonçons facilement à nos droits et devoirs. C’est le cas particulier de l’accomplissement de certains actes de citoyenneté comme la déclaration de naissance, le certificat de mariage, le certificat de décès, le permis d’exploitation et autres documents officiels comme les extraits, la carte nationale d’identité, le passeport ou le permis de conduire. Dans notre entendement, l’administration se limite à la police, à la gendarmerie et à la justice. Et donc, tant qu’on n’a pas un différend ou qu’on n’est pas dans l’impératif de voyager, on ne doit pas se prémunir de ces documents utiles à la vie de tous les jours. Le renoncement à ces actes de citoyenneté peut avoir de lourdes conséquences pour nous et nos enfants, ainsi que des préjudices énormes.

Troisièmement, il faut revoir notre question civique et patriotique. Il faut un sursaut patriotique pour réapproprier notre culture, notre identité, notre histoire et, fondamentalement, connaître notre pays (histoires glorieuses et sombres, potentialités économiques et nos limites) pour refonder notre nation. Il est regrettable de le dire, mais nous sommes très facilement assimilables. Nous oublions vite nos origines, notre culture, notre histoire et notre identité. Il suffit que l’un d’entre nous franchisse nos frontières pour renier son pays d’origine, sa culture, son identité au profit de son pays d’accueil. Nous nourrissons un complexe d’infériorité qui ne dit pas son nom et qui est difficile à expliquer. Nous préférons chez l’autre parfois pour des raisons qui ne tiennent pas, nous épousons tout ce qui nous vient d’ailleurs (bons et mauvais). Si nous ne prenons pas garde, nous risquons de perdre notre identité et de demeurer la risée de nos voisins.

Quatrièmement, chers ressortissants guinéens au Sénégal et ailleurs, ne favorisons pas les conditions de notre apatridie, pour nous et nos enfants. Si les conditions sont rigides pour la naturalisation de nos enfants nés dans nos pays d’accueil, cela ne justifie pas le renoncement à votre citoyenneté. Nous ne tombons pas du ciel, nous venons d’un pays souverain dont les institutions fonctionnent encore et donc, allez déclarer vos enfants dans les représentations diplomatiques. Informez-vous sur les procédures à suivre pour l’obtention des actes de naissance pour vos enfants de votre pays d’origine. Le droit à la nationalité est un droit fondamental à ne pas négliger. S’il le faut, rentrez faire des papiers pour vos descendants au pays de leurs ancêtres, faites-leur aimer votre pays, votre langue, votre culture.

En dernier lieu, il est impératif de revoir notre vision du monde, de mesurer les enjeux politiques et géopolitiques régionaux. Les temps, de même que les générations, ont changé. Rien ne sera plus comme avant. Il nous faudra évoluer avec notre temps tout en n’oubliant pas nos origines, nos valeurs et nos mœurs. Un citoyen modèle, conscient, est bien possible. Il va de notre respectabilité.

Il est regrettable de constater notre manque d’engagement citoyen. Le dossier Noura BAH illustre bien cette absence d’association collective. Le peu de soutien qu’elle enregistre à ce jour est individuel et non collectif. Des efforts doivent être menés sur ce point pour pouvoir nous représenter, défendre nos intérêts et porter haut notre voix et notre combat. Nos associations sont sectorielles, communautaires et non représentatives et s’occupent malheureusement le plus souvent que de questions festives : tournoi de foot de telle ou telle localité, soirée dansante, élection Miss, entre autres, mais rarement des questions existentielles : citoyenneté, civisme ou formation.

Il nous revient à nous, génération consciente, de porter ce combat et de relever ce défi, de réveiller les consciences pour une Guinée digne, prospère et puissante. C’est notre devoir à tous.

Au-delà des ressortissants guinéens, cette affaire interpelle nos autorités au plus haut niveau. Pour la crédibilité de notre diplomatie et pour restaurer la confiance entre les citoyens et leurs représentants, Conakry ne doit pas s’effacer et opter pour le silence concernant cette affaire.

D’abord, il faut assister et apporter son soutien à Noura. Elle doit bénéficier de la protection diplomatique de la part de nos autorités. Il faut donner à cette dame la nationalité guinéenne, lui délivrer un document de voyage et assurer ses frais judiciaires.

Ensuite, les autorités guinéennes doivent prendre la question des Guinéens ici très au sérieux en leur facilitant la confection et la délivrance des extraits de naissance du pays d’origine de leurs parents. Dans l’avenir, il faudra envisager de mettre en place, dans nos différentes représentations diplomatiques, surtout au Sénégal et dans la sous-région, des bureaux dédiés spécifiquement à l’état civil, à la confection et à la délivrance des actes de naissance, cartes nationales d’identité, passeports et autres titres de voyage. Ce service doit être permanent et efficace. Les services consulaires doivent aller à la rencontre des citoyens et non se limiter à la délivrance des cartes consulaires.

Enfin, les autorités diplomatiques doivent impérativement œuvrer pour la réconciliation entre la diaspora guinéenne et son origine, notamment les Guinéens nés à l’étranger. Pour ce faire, elles doivent sensibiliser, promouvoir et faire connaître le pays : ses potentialités en matière économique, linguistique, touristique et culturelle. Inciter à la citoyenneté, au patriotisme et à la fraternité.

De part et d’autre donc, il est de notre devoir et de notre responsabilité commune de poser les bases solides d’une nouvelle Guinée, digne et prospère. On a les potentialités. Notre pays est divers, riche en histoires et a un peuple dynamique. Il suffit juste d’avoir une vision commune et de fédérer nos forces pour retrouver notre place de puissance régionale et continentale comme par le passé. Notre voix a compté dans l’histoire et comptera pour toujours. Ce n’est qu’une question de temps.

Vivement un sursaut patriotique et un éveil de conscience collective pour faire bouger les lignes.

Vive la fraternité africaine.

Amadou Lamarane BAH

Un citoyen guinéen vivant au Sénégal, témoin de l’histoire et de l’évolution des relations entre nos deux peuples.

 

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