Note d’orientation stratégique pour la refondation du système pénitentiaire guinéen
Après Coronthie, ne construisons pas des usines à récidive, bâtissons une justice qui répare
Cette note d’orientation et de plaidoyer est adressée aux décideurs publics (Gouvernement, Ministère de la Justice et des Droits de l’Homme, Assemblée Nationale), aux magistrats et acteurs du monde judiciaire, aux organisations de la société civile et acteurs des droits humains, aux partenaires techniques et financiers au développement, ainsi qu’à l’ensemble des citoyennes et citoyens de Guinée.
La démolition récente de la Maison centrale de Conakry à Coronthie ne doit pas être réduite à une simple opération d’urbanisme ou à un banal coup de pioche dans du vieux béton. Elle marque formellement la fin d’un siècle d’aveuglement institutionnel. Édifié sous la colonisation française au début du XXᵉ siècle pour une capacité dérisoire et dans une logique purement coercitive, cet établissement est demeuré, jusqu’à sa destruction, le symbole par excellence d’une justice en quête de repères, où l’enfermement de masse tenait lieu de seule et unique politique pénale. Raser les ruines de Coronthie était une nécessité sanitaire, sécuritaire et humaine absolue. Mais effacer les murs du passé ne servira absolument à rien si l’État guinéen se contente de reconstruire, ailleurs et à grands frais, les mêmes cachots modernes animés par la même logique de punition aveugle. Une prison qui ne fait que châtier sans réhabiliter est une usine à fabriquer de la récidive, du désespoir et du ressentiment, elle ne protège pas le citoyen, elle prépare et finance le crime de demain.
Une question fondamentale s’impose aujourd’hui aux décideurs publics, aux professionnels du droit et à l’ensemble du corps social, quel modèle de société et de justice entendons-nous bâtir sur les décombres de Coronthie ? Continuer à entasser dans des cellules surpeuplées des milliers de jeunes prévenus non jugés pour des infractions mineures ou des vols simples revient à leur faire suivre, aux frais du contribuable, l’université du grand banditisme. Le système carcéral hérité de la période coloniale et pérennisé par les régimes successifs est en faillite triplée : morale, financière et sécuritaire. La Guinée ne peut plus se payer le luxe d’une justice qui détruit les trajectoires humaines au lieu de réparer les fautes.
Pour refonder l’architecture pénitentiaire de la Guinée, il est indispensable de déconstruire la double trajectoire historique qui a façonné nos prisons et d’analyser les dysfonctionnements majeurs qu’elle a engendrés. L’institution carcérale n’est pas issue des traditions judiciaires et juridiques de nos terroirs. Elle a été introduite par l’administration coloniale comme un instrument pur de domination politique, de contrôle social et d’extorsion de travail forcé.
La prison coloniale n’avait aucune vocation d’amendement ni de réinsertion, son unique fonction était de plier les corps, de neutraliser les résistances et de marquer la supériorité de l’appareil administratif central sur les populations. Après l’indépendance, les régimes successifs n’ont pas questionné cette philosophie pénale. Au contraire, l’espace carcéral a été hyper-politisé et surarmé symboliquement, devenant l’instrument privilégié de la répression des oppositions et du maintien de l’ordre d’État. La Maison centrale de Conakry, comme d’autres établissements de l’intérieur du pays, a été progressivement déviée de ses fonctions judiciaires ordinaires pour devenir le réceptacle de la relégation sociale et de la punition politique.
Cette trajectoire a légué un appareil pénitentiaire frappé de trois pathologies structurelles majeures. D’abord, l’hypertrophie systémique de la détention provisoire, en Guinée, entre 50 % et 60 % de la population carcérale est constituée de personnes non jugées, privées de liberté en violation des délais légaux de procédure administrative et pénale. Le mandat de dépôt, qui devrait constituer l’exception absolue, est devenu une mesure d’automatisme bureaucratique.
Ensuite, la négation de l’individualisation des peines, faute de structures adaptées, la promiscuité forcée entre primo-délinquants, mineurs, détenus préventifs et criminels d’extrême violence transforme l’expérience carcérale en une école de la criminalité guérie ou aggravée. Enfin, la dégradation des conditions de vie et la faillite budgétaire, l’insalubrité, l’insuffisance des rations alimentaires, l’accès restreint aux soins médicaux et l’absence de programmes d’apprentissage transforment la peine privative de liberté en une peine corporelle et dégradante, en violation flagrante des normes internationales, notamment l’Ensemble de règles minima des Nations Unies pour le traitement des détenus, dites Règles Nelson Mandela.
Le Centre d’Analyse et d’Études Stratégiques (CAES) soutient qu’une réforme crédible doit abandonner la vision monolithique de la prison pour adopter une réponse pénale graduée, proportionnée au délit et tournée vers la réhabilitation. Pour les infractions mineures, les vols simples, les petites escroqueries, les dégradations légères et les premiers manquements, l’enfermement fermé doit être banni. Il coûte cher à la collectivité et détruit l’avenir du délinquant. Le condamné doit rembourser sa dette à la société par un Travail d’Intérêt Général (TIG) non rémunéré au service des collectivités locales, qu’il s’agisse de l’assainissement des villes, du reboisement ou de la réhabilitation des écoles et des voiries. Cette approche s’accompagne d’une mobilisation de la justice restaurative et de la médiation, en s’appuyant sur les institutions socioculturelles guinéennes telles que les conseils de sages, les délégués de quartier et les autorités morales pour contractualiser des réparations directes aux victimes et restaurer l’harmonie sociale sans passer par les barreaux.
Pour la délinquance intermédiaire et les délinquants condamnés à des peines moyennes sans violence physique grave, l’État doit faire le choix de la « prison ouverte » et créer des établissements agropastoraux semi-ouverts. La Guinée disposant d’un potentiel agropastoral exceptionnel, les centres pénitentiaires doivent être adossés à des exploitations agricoles, avicoles et artisanales où le détenu apprend la maîtrise des techniques agricoles modernes, de la menuiserie ou des énergies renouvelables. La valorisation économique et l’autosuffisance découlant du travail en ferme-prison permettent de produire la nourriture nécessaire aux établissements pénitentiaires, réduisant la charge financière sur le budget national tout en attribuant un pécule au détenu pour sa sortie.
Pour la criminalité grave, le grand banditisme, le crime organisé, les viols et les crimes de sang, le maintien en milieu fermé hautement sécurisé reste indispensable pour protéger la société. Ce confinement doit toutefois s’effectuer dans le respect absolu de la dignité humaine, par l’élimination des traitements cruels, la garantie d’accès aux soins médicaux et psychologiques, et le maintien maîtrisé des liens familiaux pour éviter la marginalisation définitive.
Pour que cette orientation stratégique ne reste pas une déclaration d’intentions, la transformation opérationnelle exige d’activer quatre axes de réforme immédiats : encadrer strictement les politiques pénales pour faire de la liberté le principe et du mandat de dépôt l’exception motivée, tout en instituant des Juges de l’Application des Peines (JAP) dotés de moyens réels pour aménager les peines et accorder les libérations conditionnelles ; transformer le corps pénitentiaire en revalorisant le statut des gardiens de prison pour en faire des Agents de Sécurité et de Réinsertion formés aux droits humains, à la médiation de conflit et à l’accompagnement social ; refondre la carte pénitentiaire en renonçant définitivement aux méga-prisons urbaines au profit d’unités régionales décentralisées à taille humaine, intégrées dans leur environnement économique local ; et bâtir un partenariat solide entre le Ministère de la Formation Professionnelle, le patronat et les ONG afin de certifier les compétences acquises en détention et d’assurer l’embauche des sortants de prison.
La démolition de la Maison centrale de Conakry a balayé les murs d’un symbole, mais elle nous laisse face à un miroir exigeant. Reconstruire une prison à l’identique, même avec du béton neuf et des caméras modernes, ne serait pas une réforme, ce serait une capitulation de l’esprit. Une société ne s’honore pas en entassant ses défaillances derrière des barreaux, elle se grandit en transformant la faute en réparation et le châtiment en reconstruction. En renonçant à l’enfermement aveugle pour faire le pari de la prison ouverte, du travail de la terre et de la justice restaurative, la Guinée ne ferait pas preuve de faiblesse envers le délit, mais d’une exigence supérieure envers la République.
À l’ombre des décombres de Coronthie, deux voies s’offrent désormais à nous, reproduire indéfiniment la mécanique sourde d’une justice qui brise, ou bâtir enfin l’architecture d’une justice qui relève. Le choix que nous ferons aujourd’hui dira qui nous sommes et quelle Nation nous entendons léguer aux générations futures.
Aliou BARRY
Directeur