Jusqu’ici, le Sénégal faisait des jaloux sur le continent, particulièrement dans la sous-région ouest-africaine. La première raison de cette admiration résidait dans son unité. Avec le wolof comme principale langue nationale largement partagée, cette cohésion linguistique constitue une particularité du Sénégal, même si le pays compte plusieurs langues nationales.
La deuxième raison de la fierté que suscitait le Sénégal, dans une sous-région régulièrement secouée par des coups d’État militaires, des rébellions et d’autres violations des droits de l’homme, était sa tradition démocratique. Les alternances politiques successives en constituaient l’une des principales preuves.
La troisième raison tenait à la capacité des Sénégalais à placer les intérêts de leur pays au-dessus des clivages partisans lorsqu’il s’agissait de promouvoir leurs compatriotes au sein des institutions internationales. Les différents régimes qui se sont succédé dans ce pays ont ainsi contribué au rayonnement du Sénégal à l’échelle mondiale.
Amadou Mahtar M’Bow a longtemps dirigé l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO). Jacques Diouf, pour sa part, a été à la tête de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Plus récemment, Abdou Diouf a dirigé l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Et cette liste est loin d’être exhaustive, puisqu’on pourrait également citer Lamine Diack, qui a présidé la Fédération internationale d’athlétisme.
Malheureusement, tout porte aujourd’hui à croire qu’au lieu de tirer le reste du continent vers le haut, le Sénégal est en train de reproduire certains des travers auxquels il semblait jusque-là avoir échappé.
Voyons plutôt.
Premièrement, l’unité nationale est mise à rude épreuve. La stigmatisation dont les Peuls de Guinée font actuellement l’objet semble faire tache d’huile. Au Sénégal, des membres de cette communauté ethnique sont eux aussi victimes de propos qui remettent en cause leur appartenance nationale. L’exemple d’Amadou Ba, ancien Premier ministre et candidat à l’élection présidentielle, accusé par certains d’être Guinéen, illustre cette tendance à instrumentaliser l’origine supposée d’un individu pour contester sa sénégalité.
Certains Sénégalais, se considérant comme plus sénégalais que leurs compatriotes peuls, en viennent ainsi à leur demander de prouver leur appartenance à la nation.
Une telle attitude est dangereuse. Elle revient à remettre en cause la nationalité de citoyens en raison de leurs origines ethniques réelles ou supposées. Elle fragilise le tissu social et menace l’unité même de la nation sénégalaise. Car la nationalité ne saurait être soumise à l’appréciation de ceux qui s’arrogent le droit de décider qui est véritablement sénégalais et qui ne l’est pas.
Deuxièmement, cette stigmatisation menace la démocratie et l’État de droit. Les invectives, les exclusions et les discours identitaires sont autant de facteurs de division qui fragilisent la cohésion nationale. À mesure que les discours se radicalisent, le débat démocratique risque de céder la place à la confrontation. Au lieu de privilégier la force des arguments, certains pourraient finir par recourir à l’argument de la force.
Nul ne souhaite au Sénégal de connaître l’enfer qu’a vécu la Côte d’Ivoire avec la fameuse politique de l’ivoirité, qui a profondément divisé le pays. Mais l’histoire nous enseigne que les mêmes causes peuvent produire les mêmes effets. Il serait donc regrettable que le Sénégal, longtemps cité en exemple pour sa stabilité et sa tradition démocratique, emprunte une voie dont les conséquences ont été si douloureuses ailleurs sur le continent.
Troisièmement, la solidarité nationale dans la promotion des cadres sénégalais à l’international semble, elle aussi, s’effriter. La candidature de Macky Sall au poste de secrétaire général des Nations unies a mis en évidence les limites de cette tradition de solidarité nationale. Des Sénégalais ont contesté cette candidature et s’y sont opposés. Plus révélateur encore, les plus hautes autorités du pays n’ont pas immédiatement apporté leur soutien officiel à l’ancien président.
Il a fallu attendre le 20 juillet 2026 pour que le président Bassirou Diomaye Faye annonce officiellement le soutien du Sénégal à cette candidature, après avoir reçu Macky Sall au palais présidentiel. Cette décision est intervenue dans un contexte de recomposition politique marqué par la rupture entre le chef de l’État et son Premier ministre, Ousmane Sonko. Une évolution qui soulève une question : la promotion d’un compatriote à une fonction internationale aussi prestigieuse doit-elle dépendre des rapports de force et des rivalités politiques intérieures ?
Certains justifient leur hostilité à Macky Sall par la répression politique dont son régime est accusé durant ses années au pouvoir. Soit. Les griefs contre un ancien chef d’État peuvent être légitimes et méritent d’être examinés. Mais faut-il pour autant oublier que la candidature d’un compatriote à une fonction internationale aussi prestigieuse peut représenter, au-delà des divergences politiques, une source de fierté nationale ?
Il ne s’agissait pas d’exiger des Sénégalais qu’ils renoncent à leur jugement sur le bilan de leur ancien président. Il s’agit plutôt de s’interroger sur la capacité d’un pays à distinguer les désaccords politiques internes des enjeux de son rayonnement international.
Si Macky Sall était élu secrétaire général de l’ONU, son élection constituerait une fierté pour le Sénégal, avant de devenir une fierté pour l’Afrique tout entière. Son accession à cette fonction n’aurait pas fait disparaître les controverses entourant son bilan politique, mais elle aurait pu placer un ancien dirigeant africain à la tête de l’une des plus grandes organisations internationales.
Au-delà du Sénégal, les divisions autour de cette candidature risquent donc de constituer une occasion manquée pour l’ensemble du continent. À l’heure où l’Afrique réclame, à juste titre, une représentation permanente au Conseil de sécurité des Nations unies, elle a intérêt à faire entendre sa voix dans les instances internationales et à soutenir, lorsque cela est justifié, les candidatures africaines aux plus hautes responsabilités. L’élection de Macky Sall aurait pu contribuer à renforcer cette visibilité, sans pour autant régler la question de la représentation de l’Afrique au Conseil de sécurité.
Le Sénégal, qui a longtemps fait figure de modèle en matière de démocratie, de cohésion nationale et de rayonnement international, gagnerait à préserver cet héritage. Cela suppose de combattre les discours qui opposent les citoyens en fonction de leurs origines, de préserver le débat démocratique et de ne pas laisser les rivalités partisanes prendre systématiquement le pas sur les intérêts nationaux. Car le rôle d’un pays qui inspire les autres n’est pas de reproduire leurs erreurs, mais de leur montrer qu’une autre voie est possible.
Habib Yembering Diallo