Les opérations de déguerpissement rappellent que la gouvernance ne se mesure pas seulement aux intentions affichées, mais à la manière dont l’État rencontre la réalité sociale.
Les opérations de déguerpissement en cours à Conakry ramènent au premier plan une question ancienne, souvent repoussée, rarement traitée dans toute sa complexité : comment organiser l’espace urbain sans désorganiser les vies qui s’y sont installées par nécessité ?
Officiellement, ces déguerpissements répondent à des impératifs connus : libération des emprises publiques, amélioration de la circulation, sécurisation des axes routiers, assainissement de l’environnement urbain.
Dans une capitale marquée par une croissance démographique rapide, une occupation anarchique du sol et des infrastructures sous pression, l’intervention de l’État peut apparaître légitime. Une ville ne peut fonctionner durablement sans règles, ni sans une autorité capable de les faire respecter.
Mais la réalité du terrain rappelle une évidence souvent négligée : l’espace public n’est pas seulement un enjeu administratif, c’est aussi un espace de survie. Les étals démontés, les kiosques détruits, les activités déplacées ou supprimées ne sont pas de simples installations illégales. Ils représentent, pour beaucoup de familles, la seule source de revenus disponible. Dans un contexte économique fragile, où l’emploi formel reste limité, l’économie informelle constitue une réponse sociale à l’absence d’alternatives.
C’est ici que la question du déguerpissement dépasse la seule logique de l’ordre urbain. Elle devient une question de méthode, de rythme et de responsabilité publique. Lorsque des décisions structurelles sont appliquées sans dispositifs d’accompagnement visibles, elles produisent mécaniquement de la précarité. Non par intention, mais par effet. Et ces effets, eux, sont immédiatement ressentis.
La difficulté n’est donc pas de trancher entre autorité et compassion, mais de les articuler. Un État crédible n’est pas celui qui renonce à agir, mais celui qui agit en tenant compte des conséquences sociales de ses décisions. Prévenir, dialoguer, planifier des solutions transitoires, proposer des alternatives réalistes : ces éléments ne relèvent pas de la faiblesse institutionnelle, mais de la maturité de la gouvernance.
Les déguerpissements posent aussi une question de temporalité politique. Décider vite peut être nécessaire. Mais transformer durablement l’espace urbain exige du temps, de la concertation et une vision cohérente. Sans cela, l’action publique risque d’être perçue comme une succession de ruptures plutôt que comme un processus de transformation maîtrisé.
La capitale Conakry a besoin d’ordre. Elle a aussi besoin de solutions. Entre ces deux exigences, il n’y a pas de contradiction insurmontable, mais un travail exigeant de gouvernance. C’est dans cette capacité à organiser sans exclure, à réguler sans brutaliser, que se joue aujourd’hui une part essentielle de la relation entre l’État et les citoyens.
Par Abdourahamane CONDE
Politologue