La Banque centrale de la République de Guinée (BCRG) peut injecter des milliards, l’économie peut afficher des taux de croissance encourageants, mais dans les rues de Conakry comme dans l’arrière-pays, une réalité s’impose avec force : l’argent ne circule plus. Et lorsqu’il ne circule plus, c’est l’ensemble du tissu économique et social qui se grippe.
I. Une crise de liquidité aux manifestations multiples
A. Une économie du quotidien asphyxiée
La crise de liquidité ne relève pas d’une abstraction macroéconomique ; elle s’éprouve dans la réalité la plus concrète du quotidien. Elle se manifeste dans les marchés animés, les stations-service, les transports urbains et dans les négociations souvent interminables entre citoyens confrontés à la rareté du cash.
Le taxi refuse les paiements électroniques et exige une liquidité devenue introuvable. La vendeuse peine à rendre la monnaie. Le pompiste rationne ses ventes faute de petites coupures disponibles. L’agent des services Orange Money affirme n’avoir pas de cash. Le fonctionnaire, pourtant régulièrement payé, se retrouve paradoxalement dans l’incapacité d’accéder librement à son propre revenu.
Ainsi se dessine une économie profondément paradoxale : l’argent existe, mais il demeure immobilisé. Une part significative de la masse monétaire circule en dehors du système bancaire, conservée à domicile, traduisant une défiance persistante à l’égard des institutions financières et du circuit bancaire formel.
B. Un symptôme de déséquilibres économiques structurels
Au-delà des difficultés visibles, la crise révèle des fragilités structurelles profondes. D’abord, une bancarisation encore insuffisante maintient une large partie de la population hors du circuit financier formel. Ensuite, la dépendance aux transactions en espèces limite la modernisation des échanges économiques.
À cela s’ajoute un marché interbancaire peu dynamique, qui freine la circulation des ressources entre établissements, ainsi qu’un faible niveau de dépôts bancaires réduisant la capacité des banques à répondre à la demande de liquidités.
Ces vulnérabilités économiques sont aggravées par des facteurs institutionnels et conjoncturels qui ont érodé la confiance dans le système financier : retards dans certaines opérations de mise en circulation des billets, perceptions d’incohérences dans la gestion monétaire et mesures administratives ayant perturbé la chaîne d’approvisionnement en numéraire. Enfin, malgré des injections massives de liquidités, la crise persiste, preuve que le problème est moins quantitatif que structurel.
II. Les causes profondes et les voies de sortie
A. Une crise de confiance et de gouvernance monétaire
La crise actuelle est d’abord une crise de confiance. Les comportements de thésaurisation (argent conservé hors des banques) ralentissent mécaniquement la circulation monétaire et fragilisent tout le système. Cette dynamique est renforcée par une perception de vulnérabilité du système bancaire, qui pousse les agents économiques à privilégier la détention de cash.
À cette dimension sociale s’ajoute une difficulté de gouvernance. La communication publique autour de la crise a souvent manqué de cohérence et de synchronisation entre les différentes autorités concernées. Entre la Banque centrale, le gouvernement et les autres institutions, les messages apparaissent parfois dispersés, accentuant l’incertitude plutôt que de la réduire. Les autorités affirment qu’il n’y a pas de crise de liquidité, mais les citoyens pensent l’inverse puisqu’ils vivent le contraire, hélas !
Or, dans une crise de liquidité, la perception est aussi importante que les mesures elles-mêmes : l’incertitude alimente la rétention de liquidités, aggravant ainsi le phénomène.
B. Restaurer la circulation, moderniser le système et reconstruire la confiance
La sortie de crise ne peut se limiter à des injections de liquidités. Elle doit reposer sur une stratégie globale, cohérente et lisible. En premier lieu, une réforme monétaire ciblée pourrait être envisagée à travers le renouvellement des séries de billets. La mise en circulation de nouvelles coupures, accompagnée d’un délai encadré pour le dépôt des anciennes, permettrait de réintégrer une partie significative des liquidités actuellement thésaurisées hors du système bancaire.
Dans un second temps, un encadrement temporaire des retraits, basé sur des règles transparentes et progressives, contribuerait à stabiliser les flux et à éviter les déséquilibres. L’objectif n’est pas de restreindre durablement l’accès à la monnaie, mais de restaurer un fonctionnement ordonné du circuit financier.
Cependant, aucune réforme technique ne peut réussir sans une restauration profonde de la confiance. Cela implique de garantir la sécurité des dépôts, d’améliorer l’accessibilité réelle aux fonds et de renforcer la discipline au sein du secteur bancaire par des mécanismes de régulation et de sanction crédibles.
Parallèlement, la transition vers les paiements numériques doit être accélérée afin de réduire la dépendance au numéraire. Le développement des transactions électroniques, l’interopérabilité des systèmes de paiement et l’encadrement progressif de l’usage excessif du cash constituent des leviers essentiels de modernisation.
La crise de liquidité que traverse la Guinée ne se réduit pas à un simple déséquilibre monétaire. Elle met en lumière un contrat de confiance fragilisé entre l’État, les institutions financières et les citoyens. Elle rappelle une vérité essentielle : une économie ne repose pas uniquement sur la disponibilité de la monnaie, mais sur la confiance accordée à cette monnaie et aux institutions qui en garantissent la stabilité.
Dès lors, si elle est correctement comprise et rigoureusement gérée, cette crise peut devenir un véritable tournant historique. Elle ouvre en effet une opportunité de moderniser en profondeur le système financier, de renforcer l’inclusion économique et de refonder durablement la confiance entre les différents acteurs économiques. Au-delà des tensions immédiates, c’est donc une transformation structurelle qui peut émerger, conduisant progressivement vers une économie plus fluide, plus transparente et plus résiliente.
Aly Souleymane Camara
Enseignant-chercheur