Délégation médicale en Guinée : il est temps de mettre fin à l’amateurisme et de restaurer la crédibilité du secteur pharmaceutique

Derrière l’exercice du métier de pharmacien se cache une responsabilité majeure : garantir la qualité, la sécurité et le bon usage des médicaments. Cette responsabilité ne concerne pas uniquement les pharmaciens, mais également tous les acteurs qui interviennent dans la chaîne du médicament, notamment les délégués ou visiteurs médicaux.

Or, aujourd’hui en Guinée, il devient urgent d’ouvrir un débat sérieux sur les conditions d’exercice de la visite médicale. Ce secteur, pourtant stratégique pour la santé publique, semble souffrir d’un déficit de contrôle, de professionnalisme et parfois même d’éthique.

La Guinée est devenue, ces dernières années, un véritable pôle d’attraction pour de nombreux laboratoires pharmaceutiques, notamment d’origine indienne. Chaque mois ou presque, de nouvelles sociétés s’installent et recrutent des visiteurs médicaux.

Pourtant, une question demeure : ces recrutements respectent-ils réellement les critères exigés par la profession ? Les autorisations d’exercer sont-elles délivrées après une évaluation rigoureuse ? Qui contrôle effectivement ces structures ?

Ces interrogations sont légitimes.

Si aujourd’hui ce secteur pharmaceutique semble, par certains aspects, avoir cédé la place à une logique essentiellement commerciale, il est légitime de s’interroger sur les dérives qui fragilisent la crédibilité de notre profession. Lorsque l’on constate qu’un titulaire d’une licence en sociologie ou mathématiques peut intégrer directement la cinquième année de pharmacie et, après seulement une année supplémentaire, obtenir un diplôme de Docteur en Pharmacie, il y a de quoi susciter un profond débat sur les exigences de formation et la préservation des standards académiques.

Une profession qui mérite mieux pour le bien des populations. 

La visite médicale ne consiste pas simplement à distribuer des brochures, des stylos, des échantillons de médicaments ou des climatiseurs aux prescripteurs et aux pharmaciens.

Le délégué médical est un professionnel chargé de présenter aux médecins, pharmaciens et autres prescripteurs les médicaments de son laboratoire. Il doit fournir des informations scientifiques fiables sur les indications, les contre-indications, les interactions médicamenteuses, les effets indésirables, le mécanisme d’action ainsi que les résultats des études cliniques. Son rôle est avant tout scientifique avant d’être commercial.

Autrement dit, un délégué médical mal formé représente un véritable risque pour la qualité de l’information thérapeutique et, indirectement, pour la sécurité des patients, donc un danger pour la santé publique.

Des situations préoccupantes qui demandent une réflexion pointue. J’ai moi-même exercé comme délégué médical en 2022 au sein d’un laboratoire pharmaceutique à Conakry. Je connais donc les exigences de cette profession.

Aujourd’hui, ça fait quelques années, je ne suis pas dans les officines, mais il m’arrive encore de passer quelques heures de passage dans certaines officines. À plusieurs reprises, j’ai assisté à des scènes particulièrement inquiétantes.

Hier, alors que je saluais mon ancien patron dans sa pharmacie, une déléguée médicale, interrogée sur la composition d’un médicament qu’elle était venue promouvoir, s’est montrée incapable de répondre. Après plusieurs hésitations, elle a affirmé que le produit était composé de « paracétamol associé à l’acide clavulanique ». Une telle réponse révèle une méconnaissance profonde des bases de la pharmacologie.

L’acide clavulanique n’est pas associé au paracétamol ; il est classiquement associé à l’amoxicilline afin d’inhiber certaines bêta-lactamases bactériennes. Et la déléguée a préféré demander le cachet et a pris la tangente avec un regard méchant comme si je venais de tuer quelqu’un.

Dans une autre officine, une déléguée a affirmé que « notre ceftriaxone est associée à la bêta-lactamine », c’était quand mon ami Docteur Béavogui lui posait des questions sur l’identité de ses produits.

Cette affirmation démontre également une ignorance majeure, puisque la ceftriaxone est elle-même un antibiotique appartenant à la famille des bêta-lactamines. C’était tout simplement incroyable.

Plus grave encore, une représentante commerciale venue promouvoir une solution hygiénique m’a fixé dans les yeux quand j’étais pharmacien assistant à l’époque pour me dire qu’il était possible de boire ce produit pendant certaines infections gynécologiques.

Le patron de ce laboratoire qui avait déployé ces délégués est aujourd’hui ministre de la République. J’ai lancé à l’époque une réelle bataille médiatique autour de cette situation, mais hélas. J’étais profondément choqué. Une telle recommandation est non seulement scientifiquement fausse, mais potentiellement dangereuse pour les patients.

Les critères d’accès à la profession existent bien sûr. Contrairement à ce que certains pensent, la visite médicale est une profession réglementée dans de nombreux pays, surtout les pays que j’ai fréquenté comme le cas du Mali, le Maroc, le Sénégal, le Ghana…

Classiquement, un visiteur médical doit notamment selon, Smart Africa student :

  • être titulaire d’une formation adaptée (pharmacie, médecine, odontologie, biologie, sciences de la santé ou formation spécialisée en visite médicale) ;
  • posséder de solides connaissances en pharmacologie, thérapeutique et physiopathologie ;
  • maîtriser la réglementation pharmaceutique ainsi que les règles d’éthique et de déontologie ;
  • connaître les données scientifiques relatives aux médicaments qu’il présente ;
  • développer des compétences en communication scientifique ;
  • suivre une formation continue afin de maintenir ses connaissances à jour.

Ces exigences existent précisément pour éviter que des personnes insuffisamment qualifiées ne diffusent des informations erronées aux professionnels de santé. Malheureusement, certains laboratoires semblent privilégier aujourd’hui la réduction des coûts plutôt que la compétence.

Au lieu de recruter des pharmaciens, médecins, biologistes ou professionnels formés à la visite médicale, ils embauchent parfois des personnes ne disposant d’aucune formation scientifique, leur remettent quelques fiches techniques, des supports promotionnels et des échantillons, puis les envoient démarcher les prescripteurs.

Cette pratique est dangereuse. Comment un délégué incapable d’expliquer la composition d’un médicament pourrait-il répondre aux questions d’un médecin ou d’un pharmacien ? Comment pourrait-il expliquer son mécanisme d’action, ses contre-indications ou ses interactions médicamenteuses ? La crédibilité scientifique d’un laboratoire repose également sur la qualité de ses visiteurs médicaux.

En tant que pharmaciens, nous ne pouvons pas nous exonérer de toute responsabilité. Chaque visite médicale devrait être un véritable échange scientifique. Le pharmacien doit prendre le temps nécessaire d’interroger le délégué sur les données scientifiques de ses produits. Si ce dernier ne maîtrise pas les informations élémentaires relatives aux médicaments qu’il présente, cela doit immédiatement alerter.

L’officine n’est pas un simple lieu de promotion commerciale ; c’est avant tout un espace scientifique. Par ailleurs, il est également indispensable de lutter contre toutes les formes de complaisance dans la formation universitaire. Si des diplômes sont obtenus sans véritable acquisition des compétences, c’est toute la chaîne pharmaceutique qui se fragilise.

Qu’est-ce que je propose pour faire face à ce fléau clinique ?

Face à cette situation, plusieurs mesures s’imposent.

À l’Ordre National des Pharmaciens de Guinée, à l’équipe de Docteur Yamoussa Youla, je lance un appel pour :

  • renforcer le contrôle scientifique de la visite médicale dans les officines ;
  • élaborer un guide national de bonnes pratiques de la visite médicale ;
  • organiser des sessions régulières de formation destinées aux pharmaciens et aux visiteurs médicaux ;
  • encourager les pharmaciens à exiger des échanges scientifiques rigoureux avant toute promotion.

À la Direction Nationale de la Pharmacie et du Médicament (DNPM), à l’équipe de Docteur Mamadi Mariame Keita, je vous recommande de :

  • renforcer les critères d’autorisation des laboratoires pharmaceutiques ;
  • intensifier les inspections des sociétés de promotion médicale ;
  • vérifier systématiquement les qualifications des visiteurs médicaux ;
  • rendre obligatoire une certification préalable des délégués médicaux avant leur mise sur le terrain ;
  • appliquer des sanctions administratives contre les laboratoires qui ne respectent pas les exigences réglementaires.

Au Ministère de la Santé et de l’Hygiène publique, à l’équipe de Madame Khaité Sall, je vous demande de :

  • garantir une transparence totale dans la délivrance des agréments aux laboratoires de promotion médicale;
  • lutter contre toute forme de favoritisme, de clientélisme ou de corruption dans les procédures administratives ;
  • renforcer la coopération entre la DNPM, l’Ordre des Pharmaciens et les inspections sanitaires ;
  • mettre en place un cadre réglementaire plus strict concernant l’activité des visiteurs médicaux.

La visite médicale constitue un maillon essentiel de la chaîne du médicament. Elle ne doit jamais être réduite à une simple activité commerciale. Lorsqu’elle est assurée par des professionnels compétents, elle contribue à améliorer la qualité des prescriptions et la sécurité des patients.

En revanche, lorsqu’elle est confiée à des personnes insuffisamment formées, elle devient un facteur de désinformation et un risque pour la santé publique.

Il est temps que la Guinée professionnalise davantage ce secteur, renforce les contrôles et fasse prévaloir la compétence sur les intérêts financiers.

La santé publique mérite mieux que l’improvisation. Le médicament n’est pas un produit comme les autres, et sa promotion ne devrait jamais être confiée à l’amateurisme.

Dr. Karamo Kaba
Pharmacien, spécialiste en gestion des hôpitaux et des services de santé
MBA in en Pharma Biotech Business Management
Enseignant, écrivain
Tatakaba66@gmail.com

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