Despotisme africain !

[dropcap]A[/dropcap]u seuil de l’octroi des indépendances aux pays du tiers monde et de l’Afrique en particulier, un député britannique suggéra quil valait mieux aider les pays africains à avancer progressivement, lentement mais surement, pour développer au fil du temps une classe dirigeante compétente, (avec des citoyens qui comprennent et respectent le processus démocratique qui est le socle de toute nation viable), afin de créer des états démocratiques stables.  Toute précipitation dans l’octroi hâtif de l’indépendance, (une indépendance immédiate ou immédiatement) résulterait à la création de nations qui seront dirigées par des despotes.

Soixante ans après cette prédiction prophétique, force est de reconnaître que notre continent continue à être embourbé dans le processus douloureux d’une naissance avortée pour des pays qui respectent leur citoyens. Comme des lucioles en un soir d’été, çà et là, brillent des pays où la classe dirigeante a le souci du peuple (salut Botswana, Afrique du Sud, Sénégal, Cap Vert, Liberia, Sierra Leone, Ghana, Nigeria et Niger).

Mais généralement parlant, de l’Angola à l’Algérie, de la République Centre Africaine au Cameroun, de la Guinée équatoriale à la Guinée, de l’Ouganda au Zimbabwe,  pour ne citer que cela, des despotes et une clique d’individus  « tellement fascinés par le pouvoir, tellement enchantés par les avantages liés à la gestion de notre Commonwealth, tellement adulés pour leur avantage personnels »  étouffent le continent dans une misère inhumaine.  Tous ont jeté de par le bord les valeurs qu’autrefois ils avaient défendues contre le colon blanc.

Aujourd’hui aux commandes de la destinée de leurs concitoyens, Ils ont adopté la démagogie comme mode de gouvernance.  Ils ont rejeté ce qui, de par le passé, était considéré comme le minimum du contrat social : la protection des citoyens en échange de leurs suffrages. Toutes leurs promesses ne sont que « paroles, paroles, et paroles …. » comme l’a dit Dalida.  La décence et la compétence sont considérées comme des vices ou des faiblesses.

Les exemples récents de la Guinée et de la Côte d’Ivoire confirment la prédiction du député britannique[1].  Le cas de la Guinée en particulier me donne l’ascaris au cœur.

Quand Alpha Condé (qui est mon cousin) s’engagea dans la course à la présidence en Guinée, j’étais tellement content de voir quelqu’un qui a grandi en France et y a reçu une éducation de vouloir participer à l’encrage de la bonne gouvernance dans votre pays, la Guinée. [2]  Ayant échappé au besoin quotidien de chercher de quoi manger, (besoin qui guide la majorité des politiciens Guinéens), je pensais qu’il allait élever le débat en dehors des caniveaux souterrains qui pullulent dans notre conversation nationale.  Sous le feu président Lansana Conte (le vrai père de notre démocratie naissante), il purgea une peine de prison qui, je pensais, l’aurait servi à aiguiser son sens d’équité nécessaire à la conduite responsable et compétente des affaires de l’État s’il arrivait un jour à diriger le pays.

En 2010, suite à une élection controversée (d’une durée particulière) qui le hissa au pouvoir, mon cousin se montra comme un dilettante dans la gestion des affaires publique.  Son image cultivée pendant des décennies commença soudainement à se ternir.  L’opposant éternel avait maintenant les clés du pouvoir. Très tôt, son tâtonnement dans la gestion quotidienne des affaires de l’état donna du courage et de la témérité aux individus qui, jadis, furent ses tortionnaires.  N’ayant aucune base politique, il se soumit aux caprices et demandes des personnes qui détenaient les clés du pouvoir. Conséquemment, il fut coopté par les fossoyeurs ethniques, qui l’informèrent qu’il était avant tout un Malinké.[3]

La clique qui l’entoure lui fit comprendre que « l’État c’est lui»,  pas besoin de garde-fou.  Outre, son opposition ne se compose que d’individus qui ont participé antérieurement à la mauvaise gestion du pays.  Maintenant c’est son tour.  N’hésite pas, lui dit on ;  ton pouvoir ou la mort.  L’autorité morale qui était associée à son combat d’opposant n’était pas essentielle pour gérer le pays. Tout le monde profite, pourquoi pas toi ?  Ayant gouté au pouvoir et entouré par des incompétents, il se sentit invincible.  Plus besoin de parler de démocratie, de justice, encore moins de solidarité.  Le pays et ses ressources appartiennent au chef de l’état. C’est Dieu qui t’a choisi.  Toute opposition ou débat contradictoire constituent une trahison envers toi le « père de la nation ».

C’est incroyable de voir Alpha Condé en l’espace d’une décennie ternir son image cultivée pendant  plusieurs années et perdre le prestige associé à sa personne comme champion pour l’instauration de la démocratie en Guinée.  Il avait même pensé être « le Mandela » de l’Afrique de l’ouest.  Aujourd’hui le pays est en proie à un repli identitaire acéré.  La gestion des affaires de l’Etat est faite à l’emporte-pièce. Sa manière de gouverner ressemble beaucoup plus à une dictature qu’à une démocratie. La porte de la prison est grandement ouverte pour ceux qui s’opposent à lui.  Quant aux flatteurs, les caisses de l’Etat sont à leur disposition.  Le pillage des ressources est de mise.  Ayant gouté au pouvoir, il ne veut plus le partager.

Pendant ce temps les guinéens continuent à tirer le diable par la queue.  Pas de routes, pas d’hôpitaux, pas d’écoles. Nos enfants vendent des biscuits et des sardines dans la rue, en pleine circulation.  Le pays est en proie à des conflits qui naguère (sous Feu Lansana Conté) n’étaient pas acceptable.

Les opposants sont jetés en prison sous prétexte d’avoir enfreint à « l’ordre public » en organisant des marches pacifiques. J’ai participé à une telle marche en 2017 de la Tannerie à l’esplanade du stade du 28 Septembre sans aucun incident de vandalisme ou de violence.  Pendant ce temps, cousin Alpha ne fait rien pour aider ou encourager la mise en place des bases démocratiques et la garantie des libertés fondamentales pour tous les Guinéens.  L’impunité règne en maitre dans le pays. Peut-être, nous devons considérer sérieusement la proposition du député britannique. Le retour d’un colonialisme ou tutorat éclairé pourrait être salutaire[4].

Docteur Ablo BAH
Professeur aux Etats-Unis

[1] https://www.nytimes.com/2020/10/11/world/africa/elections-africa.html

[2] J’avais contribué financièrement à sa campagne en 2010 pas à cause de nos liens de parenté mais pour l’espoir que j’avais qu’il était vierge dans la gestion des affaires du pays et pourrait changer la trajectoire pour notre démocratie naissante.

[3] Cependant Alpha et moi sommes plus soussou que nos patronymes ne l’indiquent.

[4] https://www.nytimes.com/1993/04/18/magazine/colonialisms-back-and-not-a-moment-too-soon.html

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