Et si le problème de la Guinée était plus profond que ses dirigeants ? (Par Elhadj Aziz Bah)

Changer les hommes ne suffit pas lorsque les mécanismes, les pratiques et les mentalités qui entretiennent le système restent intacts.

En Guinée, nous avons une étrange manière de regarder notre passé : non pour en tirer les leçons nécessaires à la construction de l’avenir, mais pour raviver nos querelles, justifier nos positions et reproduire les erreurs que nous prétendons dénoncer. Nous invoquons l’histoire, mais trop rarement pour nous remettre en question. À force de l’instrumentaliser, nous finissons par en devenir prisonniers.

Pourquoi réduire nos controverses électorales à la présidentielle de 2010, comme si elle constituait l’unique épisode problématique de notre histoire politique ? Que dire des scrutins de 1993, 1998 et 2003, puis de ceux de 2015, 2020 et 2025 ? Chacun mérite une analyse rigoureuse de son contexte, de son organisation et de sa crédibilité. Mais une question demeure : pourquoi les mêmes contestations, les mêmes fractures et les mêmes logiques de pouvoir traversent-elles les décennies ?

À quoi sert de revisiter l’histoire si nous refusons d’en tirer les leçons qui pourraient changer notre avenir ?

Notre débat public reste prisonnier des personnes, au détriment des idées. Nous discutons des ambitions des dirigeants, de leurs alliances, de leurs rivalités et de leurs trahisons, tandis que les véritables urgences nationales sont reléguées au second plan : l’éducation, l’emploi, l’entrepreneuriat, l’investissement, l’industrialisation et la qualité de nos institutions.

Nous connaissons les noms de ceux qui aspirent à gouverner la Guinée. Mais connaissons-nous leurs propositions pour transformer notre économie, créer des emplois durables et garantir une justice indépendante ? Trop souvent, nous magnifions ou dénigrons les mêmes personnalités au gré des intérêts du moment, pendant que les problèmes structurels du pays demeurent.

Le plus révélateur est cette capacité du système à absorber ses propres adversaires. Hier opposants virulents, certains deviennent, une fois aux responsabilités, les défenseurs silencieux des pratiques qu’ils condamnaient. Les alliances changent, les discours se retournent et les principes s’effacent devant les intérêts. Les hommes passent d’un camp à l’autre, mais le système, lui, survit.

Voilà pourquoi je refuse de réduire le problème guinéen à la responsabilité d’un seul homme à la tête de l’État.

Un homme peut incarner un système, mais remplacer cet homme ne suffit pas à transformer les mécanismes qui le maintiennent en place.

 

Lorsqu’un système repose sur les intérêts particuliers, les loyautés opportunistes et les réseaux d’influence, il possède une remarquable capacité d’adaptation. Il peut séduire ses adversaires, récupérer ses contestataires ou compromettre ceux qui prétendent le réformer. Ainsi, ceux qui arrivent au pouvoir avec la promesse du changement peuvent finir par reproduire les pratiques qu’ils s’étaient engagés à combattre.

 

Et lorsque les dirigeants changent, nous célébrons les uns, condamnons les autres, puis attendons du prochain qu’il accomplisse ce que ses prédécesseurs n’ont pas réalisé. Nous changeons les visages sans remettre suffisamment en question les règles informelles, les habitudes et les rapports de force qui permettent au système de se reconstituer.

 

Le véritable défi consiste donc à dépasser la politique des personnes pour construire une politique des principes. Faire prévaloir le mérite sur le favoritisme, la compétence sur la proximité, l’intégrité sur l’allégeance et l’intérêt général sur les intérêts particuliers : voilà les fondements d’une transformation durable. Cela exige des institutions solides, capables de résister aux ambitions individuelles et de soumettre tous les responsables aux mêmes règles.

 

Mais cette exigence ne concerne pas uniquement ceux qui nous gouvernent. Elle nous concerne également.

 

Nous ne pouvons pas dénoncer le népotisme au sommet tout en le pratiquant dans nos propres cercles. Nous ne pouvons pas condamner la corruption chez les dirigeants tout en l’excusant lorsqu’elle sert nos intérêts. Nous ne pouvons pas réclamer le mérite pour nous-mêmes tout en préférant les faveurs pour les nôtres.

 

Une nation ne peut pas bâtir son avenir sur des principes que ses citoyens ne défendent que lorsqu’ils y trouvent leur intérêt.

 

La Guinée n’a pas seulement besoin de nouveaux dirigeants. Elle a besoin d’institutions crédibles, d’une culture politique exigeante et de citoyens capables de juger les responsables sur leurs actes plutôt que sur leurs appartenances.

 

Le changement véritable commence lorsque nous cessons de demander uniquement : « Qui doit gouverner la Guinée ? » pour poser une question plus fondamentale : « Quel système voulons-nous construire, et sommes-nous prêts à renoncer aux privilèges et aux habitudes qui empêchent son émergence ? »

 

Car le problème n’est pas seulement de savoir qui entretient le système, mais aussi de comprendre pourquoi il trouve toujours les moyens de survivre, y compris parmi ceux qui prétendent le combattre.

 

Nous ne bâtirons pas une Guinée nouvelle avec les réflexes qui ont entretenu l’ancienne. Changer les hommes peut être nécessaire ; changer les pratiques, les institutions et les mentalités est indispensable. Et cette transformation commence par le courage de remettre en question non seulement ceux qui nous gouvernent, mais aussi nos propres contradictions.

Elhadj Aziz Bah

Note de l’auteur : Cette tribune est publiée dans le cadre du débat citoyen sur la gouvernance et le développement de la Guinée. Acceptons la pluralité des idées. Pas d’injures, rien que des arguments.

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