Depuis sa création en 2007, officialisée par le décret D/2010/172/CNDD/PRG/SGG/010 du 29 juillet 2010, le Fonds National pour l’Insertion des Jeunes occupe une place à part dans le dispositif national d’appui à la jeunesse guinéenne. Doté de la personnalité morale et d’une autonomie de gestion, placé sous la double tutelle technique du ministère de la Jeunesse et des Sports et financière du ministère de l’Économie et des Finances, le FONIJ porte depuis près de vingt ans une mission qui reste, sur le papier, d’une grande actualité : favoriser l’intégration socioprofessionnelle et économique des jeunes de 15 à 35 ans.
Le sujet mérite mieux qu’un procès d’intention. Il mérite une analyse lucide de ce que cette institution a construit, de ce qui la retient encore dans les schémas d’hier, et de ce que sa réinvention devrait produire pour être à la hauteur de l’écosystème entrepreneurial guinéen d’aujourd’hui.
Une institution qui a évolué, mais qui reste prisonnière de sa matrice d’origine
Le FONIJ n’est pas resté figé. Il a étendu sa présence territoriale au-delà de Conakry, avec des antennes à N’Zérékoré, Labé, Mamou, Kindia et dans plusieurs autres localités. Son budget a progressé, atteignant environ 5,15 milliards de francs guinéens en 2023. Il a lancé des programmes qui témoignent d’une inflexion entrepreneuriale réelle : NEXUS pour l’incubation et l’accélération de projets innovants, le Grand Prix FONIJ comme vitrine nationale de la créativité des jeunes, et depuis septembre 2026 la plateforme numérique e-FONIJ, pensée pour fédérer autour d’un même espace les institutions publiques, les entreprises, les organismes de formation, la société civile et les partenaires techniques et financiers.
Ce mouvement est réel et il faut le reconnaître. Mais il reste, pour l’essentiel, construit sur la même matrice qu’à l’origine. Celle de l’insertion au sens classique du terme, formation, stages, concours annuel, chèques ponctuels remis à quelques dizaines de lauréats, comme les 800 millions de francs guinéens répartis entre 20 entrepreneurs lors de la dernière édition du concours. Ce sont des gestes utiles. Ce ne sont pas encore les outils d’un fonds de financement structuré, capable d’accompagner un projet de l’idée à sa mise en marché à travers des instruments différenciés selon le stade de maturité.
L’histoire récente du FONIJ illustre d’ailleurs les limites d’un financement pensé au coup par coup, sans ingénierie financière adaptée au risque de chaque étape. Les décaissements de la période 2016-2019 ont connu un taux de remboursement très faible, avec des cas documentés de détournement et de fuite de bénéficiaires. La leçon à en tirer n’est pas que les jeunes entrepreneurs guinéens seraient peu fiables. Elle est qu’un chèque unique, sans dispositif de suivi, de déblocage par jalons et d’accompagnement technique associé, expose autant le fonds que le porteur de projet à l’échec.
Le vrai gap de l’écosystème, et ce que le FONIJ ne doit pas devenir
L’écosystème entrepreneurial guinéen s’est considérablement densifié ces dernières années. Des structures d’accompagnement à l’entrepreneuriat, des fablabs, des incubateurs et des programmes financés par différents bailleurs accompagnent aujourd’hui des centaines de jeunes porteurs de projets sur l’idéation, la structuration, le prototypage technique. Ce maillage est une richesse. Il n’a cependant, dans sa grande majorité, pas vocation ni capacité à mobiliser du capital pour financer ces projets une fois qu’ils sont prêts à passer à l’étape suivante. C’est précisément là, entre l’idée et le démarrage effectif de l’entreprise, que se situe le maillon manquant de l’écosystème.
Le FONIJ ne peut pas, et ne doit pas, se transformer en opérateur d’incubation ou d’accélération. S’il se mettait à faire ce que font déjà les structures d’accompagnement, les fablabs et les incubateurs, il entrerait en concurrence directe avec des acteurs qui remplissent ce rôle, et il affaiblirait un écosystème qu’il devrait au contraire renforcer. Le terrain qui reste réellement vacant n’est pas celui de l’accompagnement technique. C’est celui du financement structuré, un terrain qu’aucun acteur de la taille et des moyens d’un fonds national n’occupe aujourd’hui pleinement.
Ce que le FONIJ devrait devenir : plusieurs outils, une même vision
La vision devrait être celle d’une structure qui développe plusieurs solutions de financement, adaptées aux besoins des jeunes à chaque étape de leur parcours, de l’idéation au démarrage. Concrètement, cela suppose de distinguer des instruments qui ne se recouvrent pas, même s’ils se suivent de près.
Le financement d’amorçage intervient avant la création formelle de l’entreprise. Il sert à valider une idée, tester un marché, couvrir les tout premiers frais. Le financement de prototypage quant à lui permet de transformer un concept validé en produit ou service testable. Le financement de démarrage intervient après la formalisation de l’entreprise. Il finance les premiers mois d’activité, le fonds de roulement, la mise sur le marché. Ce sont trois moments différents d’un même parcours, avec des niveaux de risque et des formats de décaissement différents, et rien n’empêche, à terme, que le FONIJ étende cette logique au-delà du démarrage, vers des instruments de croissance, à mesure que les premières entreprises financées se consolident.
Cette ambition suppose aussi que le FONIJ se positionne clairement comme un partenaire des structures d’accompagnement, des fablabs et des programmes d’incubation existants, en s’appuyant sur leur travail de sélection et de préparation des projets plutôt qu’en le refaisant. La plateforme e-FONIJ, si elle est pensée dans cet esprit, peut devenir l’infrastructure de cette mise en réseau, à condition de dépasser l’orientation vers l’emploi salarié pour intégrer pleinement le parcours de l’entrepreneur, de l’idée jusqu’au marché.
Développer une véritable capacité de levée de fonds
Un fonds qui veut jouer ce rôle ne peut pas se contenter de la seule ligne budgétaire que lui accorde l’État chaque année. Sa personnalité morale et son autonomie de gestion lui donnent la latitude nécessaire pour construire une stratégie de mobilisation de ressources à plusieurs guichets. Des financements de l’État, bien sûr, mais aussi des ressources levées auprès des institutions internationales et des bailleurs déjà présents dans l’écosystème guinéen, des partenariats avec le secteur privé et les entreprises à vocation sociale, et des collaborations avec d’autres structures internationales de financement de l’entrepreneuriat.
C’est cette capacité à lever des fonds, et pas seulement à redistribuer une subvention publique, qui ferait du FONIJ un véritable fonds, au sens où l’entendent des dispositifs comparables sur le continent, comme la Délégation à l’Entrepreneuriat Rapide des Femmes et des Jeunes au Sénégal, dont l’architecture de financement à guichets multiples mérite d’être étudiée et adaptée, non transposée telle quelle, au contexte guinéen.
Se réinventer, maintenant
Le FONIJ dispose d’atouts qu’aucune autre structure de l’écosystème ne réunit à ce jour. Un ancrage institutionnel, une présence territoriale, un budget propre et une autonomie de gestion. Ce sont les fondations d’un véritable fonds de financement de l’entrepreneuriat jeune.
Il lui manque encore la hauteur de vue, l’architecture financière différenciée par étape, et la capacité de lever des ressources au-delà du budget de l’État pour transformer ces atouts en un levier à la mesure des ambitions des centaines de jeunes diplômés sans emploi et de jeunes entrepreneurs qui, chaque année, cherchent moins un accompagnement supplémentaire qu’un accès réel au capital.
Se réinventer, ce n’est pas renier ce que le FONIJ a construit. C’est répondre enfin à l’évolution de l’écosystème entrepreneurial guinéen, et occuper pleinement la place qui devrait être la sienne.
Alpha Mamoudou Danda Diallo
Expert en accompagnement des jeunes