De fait, le patriotisme doublé des circonstances politiques actuelles de la Guinée, exige que l’auteur se démarque du conformisme par complaisance des communautés intellectuelles et religieuses locales. L’obligation morale de réconcilier la souveraineté de l’État avec les valeurs de la République, recommande que nous sachions qui nous sommes et qui nous devons être. D’autant plus que depuis l’indépendance, nous n’avons pas su mettre à profit l’énergie, les valeurs et la conviction nécessaires pour vaincre le conservatisme d’inertie face à la misère du système politique.
Plus fondamentalement, l’imbrication des pouvoirs exécutif, judiciaire et législatif, sur fond de confiscation de la souveraineté populaire, a mis en péril l’État de droit et travesti l’idéal démocratique. Les pratiques ignominieuses de l’appareil judiciaire et celles de la CENI, des institutions censées normalement se conformer aux principes fondamentaux de la séparation des pouvoirs et sans préjudice de leur indépendance vis-à-vis de l’exécutif, ont entamé la confiance du citoyen dans le système et remis en cause la légitimité constitutionnelle du pouvoir d’État.
Des dirigeants dépourvus de scrupules, qui s’engraissent sur le dos du contribuable et font systématiquement l’apologie du mal pour s’accrocher à leur petite carrière politique honteuse, ne sont pas dignes de diriger notre pays. En manque d’arguments pour justifier leur échec, ils tentent de redorer le blason en promettant de gouverner autrement. Cette rhétorique, à la frontière de l’hypocrisie, est vaine. En dix ans de règne, nul n’a vu la couleur des promesses faites par un régime à la base illégitime. Le peuple n’a aucun respect pour le sens moral des dirigeants qui s’inscrivent dans un mode de gouvernance autocratique.
Pendant que le bilan macabre de la répression sanglante des populations continue à s’alourdir, l’État tente de défausser sa responsabilité en persécutant les citoyens qui ont le mérite d’exercer leurs droits constitutionnels. Cette persévérance dans l’illégalité peut être interprétée comme un signe de panique d’un régime en perte de légitimité ou une tentative de l’exécutif de faire régner la peur collective en vue de réduire les libertés individuelles. Ce comportement n’est-il pas typique des dirigeants psychopathes ?
Tout le monde avait prédit ce spectre de la violence et craignait que l’impunité s’installe durablement comme moyen de pérennisation du pouvoir. Dans ce contexte, qui, de l’État guinéen ou des citoyens persécutés, est le véritable terroriste ? La réponse est sans ambigüité. Cependant, lorsque le requérant, le juge, le procureur de la République et l’accusé sont une et même entité, le verdict est connu à l’avance. Du coup, pour afficher son arrogance et son illusion de supériorité, l’exécutif, fossoyeur de renom de la démocratie, cherche à faire des ‘’Freedom fighters’’ des boucs émissaires.
Depuis l’avènement de M. Alpha Condé au pouvoir, la Guinée diverge foncièrement de l’esprit des traités internationaux en ce qui concerne l’État de droit, la liberté d’expression, et la liberté de la presse. Mais rien ne changera tant que les gendarmes de la démocratie, dans le cadre de la concertation internationale, ne frapperont pas là où ça fait mal. Compte tenu des interdépendances entre les États de la sous-région ouest africaine, la brutalité de l’État guinéen doit attirer l’attention des chefs d’État des sociétés libérales aux enjeux de la gestion néo-patrimoniale du pouvoir en Afrique subsaharienne. Naturellement, aucun pays membres de la CEDEAO n’a intérêt à ce qu’un autre sombre dans l’anarchie.
Le seul moyen de sortir l’Afrique de la crise, c’est de « rendre à César ce qui est à César » en soutenant le droit et non l’imposture. Dans ce dessein, les peuples opprimés du continent doivent prendre leur responsabilité en mutualisant les efforts dans la lutte contre l’exercice arbitraire du pouvoir. Nous n’avons plus le loisir de laisser des psychopathes gérer nos pays. Les États africains d’obédience francophone présentant des déficiences structurelles sur tous les plans, ont traditionnellement à leur tête des dirigeants foncièrement fielleux. Or, l’observation clinique montre que partout où on croise la haine, il y a inéluctablement une forme de souffrance mentale.
Exhibant des troubles psychiques chroniques, les dirigeants de ces pays sont tout le contraire d’une personne parfaitement équilibrée pour exercer le pouvoir. Imbus de leur personne, manipulateurs, affabulateurs et narcissiques, ils ne ressentent ni la culpabilité ni la honte. Pour eux, la vérité et l’empathie sont des concepts d’une autre planète. Notoirement incompétents et incapables de gagner leur vie à la sueur de leur front, ils pensent qu’ils doivent détenir le monopole du pouvoir d’État.
Dans ce macabre dessein, ils n’hésitent pas à exploiter les esprits faibles, à exercer la violence, ou à recourir à la fraude massive pour accéder au pouvoir ou le maintenir. Ces traits de caractère définissent parfaitement les dirigeants successifs guinéens. Dix années de mensonge, de misère sociale, d’oppression sanglante et de détournement des deniers publics, ne semblent pas suffisant pour inverser les rapports de force entre gouvernants et gouvernés. Cet état de fait est révélateur d’une société guinéenne complice, en retard sur ses pairs de la sous-région.
Ramener les crises politiques en Guinée à un problème ethnique est tendancieux. Les causes profondes des maux qui affligent notre société sont essentiellement d’ordre politique et institutionnel, avec à la clé une société peu cohérente dans sa lutte contre l’autocratie. Si la plupart des Guinéens pensent qu’ils sont des démocrates, la notion de conscience citoyenne, un indispensable rempart contre les abus de pouvoir, tardent à rayonner dans le pays. La soumission démesurée des populations couplée avec l’aphasie de la communauté intellectuelle guinéenne, est pour le moins ahurissante ! Une société qui transgresse systématiquement les règles naturelles de solidarité face à la dérive de l’État de droit, reste dans les ténèbres.
Aujourd’hui, il faut un sursaut patriotique et un réflexe de solidarité d’une ampleur inédite pour terrasser le cancer qui ronge notre société. Par notre inaction devant le « massacre » de la démocratie, nous annihilons toute ambition de développement socioéconomique du pays. En outre, en manquant d’entreprendre une réflexion éthique sur notre responsabilité propre et sur le fonctionnement des instances gouvernementales, nous avons contribué à créer une société où la duplicité, l’hypocrisie, la lâcheté, et la médiocrité se sont peu à peu institutionnalisées dans l’appareil d’État et dans la sphère sociétale.
L’objectif des ‘’mbatulas’’ est de s’infiltrer dans les circuits officiels de l’État pour participer au partage du gâteau au mépris du respect des principes républicains. Pour faire avancer cet agenda, ils n’hésitent pas à flatter l’imposture des tyrans ou à s’en accommoder. Par peur des représailles, d’autres restent emmurés dans un silence coupable. Comment la peur va-t-elle changer de camp si nous n’osons pas affronter l’arbitraire ? Si nous ne changeons pas nos habitudes honteuses, toutes les valeurs sur lesquelles repose l’État de droit risquent de s’effondrer au profit de la double influence du narcissisme et de l’avidité.
S’exprimant sur la grandeur des braves, par opposition à la lâcheté des faibles, Ghandi disait que « Là où il n’y a de choix entre lâcheté et violence, je conseillerai la violence ». Pour autant, il n’a jamais brandi la violence comme élément-clé de sa lutte contre la servitude de son peuple. Dopés par dix années d’impunité, des incultes, aux ordres des autorités de la République, pourraient prétendre le contraire dans un dessein d’intimidation de l’auteur. Erreur. Le seul crime dont je suis coupable, c’est d’avoir le courage de peindre l’image d’une société guinéenne au comportement antinomique à l’esprit d’unité qui ravive le sentiment patriotique devant l’exercice arbitraire du pouvoir. Une telle société est condamnée à la servitude, au plus grand bonheur des imposteurs.
Au-delà du sentiment partagé d’appartenance à un même pays, le patriotisme, c’est aussi oser sortir de son confort quotidien pour affronter l’injustice, de quelque manière légale qu’on s’y prenne. Les critères qui font de l’unité et de la conviction le nerf de la stabilité sociale et du développement « sont tirés de l’arrière-plan culturel et religieux de la société (Rich, 1994) ». Cet « arrière-plan », selon l’auteur, « constitue la superstructure idéologique collective comme corpus de vérités devant orienter l’être, le penser et l’agir de tous ».
En dépit du fait que nous soyons prétendument attachés aux principes démocratiques et à la religion, le contexte socioculturel local dans lequel s’exerce l’impunité de l’État guinéen permet de souligner que notre pays est une de ces sociétés où les notions de patriotisme, d’intégrité et d’éthique sont sérieusement malmenées. Ces contradictions, tant sur le plan politique que sur les plans socioéconomiques et idéologiques, nous enferrent dans un cercle vicieux de crises politiques et d’extrême pauvreté. La manière dont la Guinée est gérée, intérieurement et extérieurement, témoigne de l’incompétence des gouvernants, à laquelle se greffe la cupidité généralisée, associée aux conséquences du fatalisme démesuré des populations exacerbant le phénomène de soumission irrationnelle à la contrainte d’une autorité centrale délinquante.
Plus particulièrement, l’incohérence des politiques publiques conjuguée aux séquelles psychiques de la violence des mercenaires de circonstance du pouvoir sur certaines populations, ont créé les conditions propices à une instabilité politique structurelle entrainant le sous-développement auto-entretenu. Dans le contexte d’un État failli comme le nôtre, les Guinéens doivent gagner en maturité politiquement et idéologiquement, afin de renverser la dictature des prédateurs économiques et sortir du statu quo. Pour ce faire, nous devons renforcer les capacités éducatives de la société et faire du capital humain un enjeu stratégique.
L’expérience des démocraties libérales montre que l’éducation et le renforcement des capacités des organisations sociopolitiques peuvent fournir une base solide à la consolidation et au développement de la démocratie. Elle témoigne surtout de la notion selon laquelle un peuple opprimé, soumis à un dispositif d’asservissement faisant du citoyen un paria dans son propre pays, doit formuler une cause commune pour laquelle il se bat et s’employer à mutualiser les énergies positives lui permettant d’affirmer son humanité. Ce principe, qui ramène à la notion de souveraineté populaire, est d’autant plus pertinent qu’il n’y a pas de solutions miracles au problème de confiscation patrimoniale du pouvoir d’État.
Thierno Aliou BAH