Il ne s’agit plus seulement d’un fait divers, ni même d’un simple problème sanitaire. Il ne s’agit pas de marginalité. Ce qui s’opère ici, sous nos yeux, en silence, est une opération de réduction de l’homme. Le kush n’est pas qu’une drogue : c’est un processus d’effacement.
Une mécanique lente, mais implacable, qui dissout l’être, altère la conscience, fracture la mémoire, détruit la parole, isole les corps. Dans cette dissociation progressive de la volonté et de l’esprit, on assiste à une lente agonie de ce que signifie être vivant au milieu des autres.
Il y a dans les rues de Conakry, dans les quartiers abandonnés de Matoto ou les terrains vagues de kagbelin, Bonfi, des ombres qui chancellent, des corps jeunes déjà pliés sous l’usure, des bouches ouvertes sans mots, des regards fixés au sol, comme si l’avenir avait été englouti dans une seringue ou une feuille roulée. Ils ne parlent plus. Ils s’agrippent parfois à un mur, parfois à eux-mêmes, pour ne pas se perdre complètement dans ce monde qui les a oubliés. Le kush les a capturés, avalés, les relâchant à peine pour les ramener à la ruine suivante.
I. Kush : la négation de la conscience
La force de cette drogue ne réside pas uniquement dans ses composants chimiques qui eux-mêmes sont le fruit d’un mélange d’ammoniaque, de solvants industriels et de plantes trempées dans la mort, mais dans son effet immédiat sur le noyau même de l’humain. Le cerveau, sous kush, n’est plus un organe de pensée. Il devient le lieu d’une confusion permanente, d’une peur sans objet, d’une violence dirigée contre tout, y compris soi-même.
La mémoire devient ennemie. La douleur physique ne fait plus sens. L’identité s’efface. Ce n’est pas une drogue qui enivre. C’est une drogue qui exile.
Et de cet exil, on ne revient pas toujours. L’adolescent qui hier encore riait à l’école ou jouait au ballon, rentre un soir chez lui le regard vide, les doigts sales, le souffle court. Il ne sait plus comment il s’appelle. Il ne sait même plus que la nuit viendra. Il n’attend rien. Il n’espère plus. La drogue a désamorcé l’espoir.
II. L’érosion sociale : quand la misère prend le visage de la dépendance
À ceux qui pensent que le kush est un problème de drogue comme les autres, il faut dire ceci : non. Ce n’est pas du chanvre, ni de l’alcool. C’est un effondrement. Ce n’est pas une fuite, c’est une extinction.
L’adolescent qui devient dépendant n’est pas seulement un « drogué ». Il devient un corps excédentaire. Inutilisable. Inapte au travail, à l’amour, à la révolte. Et c’est précisément là que réside l’efficacité terrible du kush : il neutralise.
Les familles s’effondrent en silence. Les pères ne comprennent pas. Les mères pleurent. Les sœurs fuient. Les voisins évitent. L’école se vide. L’hôpital se détourne, faute de moyens. Les rues deviennent des lieux d’errance où l’on ne reconnaît plus les jeunes d’hier. La société guinéenne assiste à une désintégration lente, méthodique, presque invisible de son noyau vital : la jeunesse.
La marginalisation n’est plus une conséquence, elle devient la norme. Le kush ne produit pas des marginaux : il fabrique une nouvelle condition humaine: celle de l’homme sans regard, sans projet, sans mémoire.
III. Une menace contre l’ordre humain et l’ordre étatique
Lorsque le corps est réduit à une mécanique d’instincts, de peurs et d’hallucinations, toute forme d’ordre social devient caduque. Le consommateur de kush, dans son état second, est imprévisible. Il peut voler, agresser, s’automutiler, tuer et se suicider. Non par vice, mais parce que la barrière morale est dissoute. Le cadre normatif, celui que l’éducation, la famille, la religion, la loi construisent est balayé.
Dès lors, l’État, qui s’est déjà montré incapable de protéger ses frontières contre l’infiltration de cette substance, se trouve confronté à un défi de souveraineté interne : comment gouverner une population où une part grandissante ne réagit plus à la norme, à l’autorité, ni même à la peur de la mort ?
Le trafic, transfrontalier, bien organisé, s’insinue dans les failles de l’administration, corrompt certains agents, achète le silence. Ce n’est pas un simple trafic : c’est un système parallèle de pouvoir. Et la République, privée de ses jeunes, minée de l’intérieur, voit son autorité se fragmenter.
IV. Il faut rendre à l’homme sa densité
Il n’y aura pas de réponse efficace sans cette reconnaissance initiale : chaque jeune qui sombre est une perte absolue. Il ne s’agit pas de « chiffres » ou de « cas à traiter », mais de « destins humains disloqués » comme le dit Robert Antelme dans l’espèce humaine.
La première riposte ne peut pas être exclusivement répressive. La violence institutionnelle, si elle n’est pas accompagnée de soin, d’écoute, de réintégration, ne fait qu’achever ce que la drogue a entamé. L’urgence est humaine avant d’être politique.
Il faut des centres de soins, oui. Mais aussi des lieux de parole, de mémoire, de reconstruction. Il faut que les écoles redeviennent des havres, que les quartiers soient réinvestis par les éducateurs, que les familles retrouvent leur pouvoir symbolique, que les jeunes soient vus comme des sujets porteurs de lumière, et non comme des délinquants potentiels.
Les frontières doivent être protégées encore, les trafiquants punis. Mais il faut aussi redonner une âme à la jeunesse. L’éducation doit être une arme. La culture, un remède. Le sport, un terrain de régénérescence. Le travail, une dignité retrouvée.
Le kush tue. Mais il tue autrement. Il tue sans sang, sans feu, sans cri. Il tue par privation d’âme. Il fait de l’humain un être qui n’est plus là, bien que toujours debout. Il fait taire le désir, réduit le souffle, étouffe l’espoir d’une société.
Si nous laissons faire, si nous continuons à parler de « fléau » sans agir, si nous continuons à compter les morts sans en sauver, alors nous serons tous responsables. Non pas d’un crime, mais d’un abandon. La jeunesse guinéenne ne mérite pas la pitié : elle mérite la justice, l’attention, et la réhabilitation.
L’homme n’est pas réductible à ses erreurs, encore moins à ses douleurs. Il peut tomber, mais il faut que la société soit là pour le relever. Sinon, ce n’est pas seulement la jeunesse que nous perdrons. C’est l’idée même de ce qu’est l’espèce guinéenne.
Abdoulaye Bademba Diallo
Juriste essayiste