Les sujets politiques, économiques et sociaux manquent-ils à ce point en Guinée pour que la religion soit devenue le principal sujet de débat de certains influenceurs ? La question mérite d’être posée. Car, désormais, chaque semaine ou presque, on nous sert des réflexions souvent dépourvues de profondeur, comme si les problèmes de la société guinéenne se résumaient à la religion et à la construction des lieux de culte.
Pourtant, les sujets qui méritent leur attention ne manquent pas. Bien au contraire. La Guinée est confrontée à de nombreux fléaux qui touchent particulièrement sa jeunesse et qui devraient interpeller tous ceux qui disposent d’une audience sur les réseaux sociaux.
Il y a d’abord le trafic d’êtres humains, dont les jeunes filles sont parmi les principales victimes. Attirées par le mirage d’une vie meilleure en Europe, certaines tombent dans des réseaux qui les conduisent vers d’autres pays africains, où elles peuvent être victimes d’exploitation et de violences. Voilà un véritable sujet de société qui mériterait des campagnes de sensibilisation, des témoignages et des débats publics.
Il y a également la consommation et le trafic de drogue, qui constituent une menace sérieuse pour une partie de la jeunesse. Il y a la migration clandestine, avec son cortège de drames et de désillusions. Il y a le chômage des jeunes, qui nourrit le désespoir et pousse certains à prendre des risques inconsidérés.
Il faudrait aussi parler de la corruption, du détournement des deniers publics, de la fraude, de l’incivisme, de l’insalubrité, de la dégradation de l’environnement, de la pollution, de l’occupation anarchique des espaces publics et du non-respect du Code de la route. Il faudrait sensibiliser davantage les citoyens au civisme, au respect du bien commun, à la protection de l’environnement et à la nécessité de préserver les infrastructures publiques.
Alors pourquoi certains influenceurs semblent-ils avoir choisi de concentrer leur énergie sur la religion ?
L’un d’entre eux affirme que les autorités devraient davantage contrôler la construction des lieux de culte. Un autre va plus loin et demande carrément l’interdiction de nouveaux lieux de culte. Par le passé, d’autres avaient aussi proposé un moratoire sur la construction des mosquées, au motif qu’il faudrait donner la priorité aux écoles et aux hôpitaux.
Mais cette argumentation repose sur une confusion. Comme si l’État guinéen était celui qui construisait les mosquées ! Or, dans la grande majorité des cas, ce sont les fidèles eux-mêmes qui financent ces travaux à travers leurs contributions et leurs dons.
Les habitants de Conakry peuvent en témoigner. Pendant plusieurs années, un vieil homme était posté devant la mosquée de Dixinn Oasis. Il tendait la main aux passants pour solliciter leur contribution à la construction de l’édifice. Petit à petit, grâce à ces petites contributions, la mosquée est sortie de terre.
Même situation pour la mosquée située au marché de Lansanayah. Là encore, des personnes se relayaient sur la voie publique pour demander aux passants de contribuer à la construction de la maison de Dieu.
Aujourd’hui encore, les fidèles construisent leurs mosquées de la même manière. C’est notamment le cas de deux mosquées actuellement en construction à Bomboli et à Keïtaya, respectivement dans les communes de Ratoma et de Kagbelen.
Pour ces projets, les fidèles se mobilisent eux-mêmes. À la fin de la prière, le muezzin invite les croyants à contribuer à la caisse destinée aux travaux.
Quant à l’argument selon lequel la construction des mosquées serait massivement financée par des organisations étrangères, il mérite lui aussi d’être sérieusement vérifié avant d’être brandi comme une menace sécuritaire. Les financements extérieurs peuvent certes exister dans certains cas, mais ils ne sauraient être présentés comme la principale source de financement de toutes les mosquées construites en Guinée.
Religion et développement ne sont pas incompatibles
Ceux qui soutiennent que la religion et le développement seraient antinomiques devraient regarder au-delà de nos frontières.
La Turquie, pays à majorité musulmane, compterait, selon certaines sources, près de 90 349 mosquées pour une population de 86 millions d’habitants et dispose pourtant d’une économie importante, d’infrastructures développées, d’universités reconnues et d’une industrie puissante. La présence de nombreuses mosquées n’a donc pas empêché ce pays de se développer.
Il en va de même pour l’Arabie saoudite, où se trouvent les deux principaux lieux saints de l’islam : La Mecque et Médine. Si la pratique religieuse et la présence des lieux de culte constituaient, en elles-mêmes, un obstacle au développement, comment expliquer que ce pays soit devenu l’une des principales puissances économiques du monde arabe ?
L’Italie offre également un exemple intéressant. Le Vatican, siège de l’Église catholique, se trouve au cœur de Rome. La présence de cette institution religieuse au cœur de la capitale italienne n’a évidemment pas empêché le pays de devenir l’une des grandes économies européennes.
On pourrait multiplier les exemples. La religion n’est pas, en elle-même, un obstacle au développement. Le véritable problème réside dans la manière dont une société organise son économie, son système éducatif, ses institutions, sa gouvernance et ses priorités.
La religion contribue même de manière positive à la vie de la société lorsqu’elle encourage l’éducation, la solidarité, la formation morale, l’assistance aux plus démunis et la recherche de la paix.
Des combats autrement plus urgents
C’est pourquoi, nos influenceurs gagneraient à utiliser leur immense capacité de mobilisation pour s’attaquer aux véritables maux qui rongent notre société. Par exemple, comment promouvoir le civisme, la protection de l’environnement, le respect du Code de la route, la propreté des villes, la solidarité et le respect des biens publics ?
Un influenceur n’est pas seulement quelqu’un qui accumule des milliers de vues, de likes et de commentaires. C’est aussi quelqu’un qui peut influencer les comportements. Cette influence constitue donc une responsabilité. La Guinée n’a pas besoin de davantage de polémiques artificielles. Elle a besoin de citoyens capables de transformer leur audience en force de sensibilisation, d’éducation et de changement.
Habib Yembering Diallo