En octobre 2026, l’entreprise aérospatiale commerciale chinoise Cosmoleap (Dahang Yueqian) a apporté une excellente nouvelle : elle a mené à bien, pour la première fois en Chine, une campagne complète d’essais dynamiques au sol de capture par tour, une technique dite de la « récupération de fusée avec des baguettes ».
Concrètement, cette technologie au nom amusant consiste à utiliser les bras mécaniques de la tour de lancement pour « attraper » fermement la fusée en pleine descente, ouvrant ainsi la voie à un nouveau mode de récupération et de réutilisation des lanceurs. Dans le même temps, Cosmoleap a confirmé son objectif : le premier vol de sa fusée développée en interne, Leap-1 (Yueqian-1), est prévu pour 2027.
Le public comme le secteur peuvent nourrir une attente raisonnable, sans céder à l’impatience : la mission principale de ce premier vol, en 2027, restera de valider les performances de base de la fusée, avec un lancement nominal et une mise en orbite sans encombre. Réussir dès ce premier vol la capture aérienne, d’une extrême difficulté, relèverait d’un défi d’un tout autre ordre. Mais ces solides essais de simulation au sol ont d’ores et déjà permis de vérifier la faisabilité du procédé et font naître une nouvelle perspective pour l’industrie comme pour le grand public : la Chine pourrait bien débloquer très prochainement ce mode inédit de récupération des fusées.
L’année 2026 s’impose comme une année faste pour les lanceurs réutilisables chinois : deux techniques de récupération ont été validées coup sur coup lors de vols réels. Le 10 juillet, la fusée Longue Marche 10B (CZ-10B) a réussi son vol inaugural : après avoir placé ses satellites en orbite, son premier étage a été récupéré en mer par capture au filet. Il s’agit de la première récupération contrôlée d’un lanceur jamais réalisée en Chine, et de la première récupération par filet en mer au monde. Le filet souple amortit la descente du corps du lanceur et évite les dommages qu’occasionnerait un choc rigide.
Le 19 août, la Zhuque-3, développée par LandSpace, a accompli sa mission orbitale, puis réussi la première récupération terrestre d’un premier étage chinois à l’aide d’un train d’atterrissage, aujourd’hui la solution de récupération la plus répandue et la plus mature au monde. Quant à la technique de capture par bras mécaniques mise au point par Cosmoleap, elle pourrait devenir la troisième voie de récupération indépendante et maîtrisée de la Chine et venir compléter l’arsenal technologique du pays en matière de réutilisation spatiale.
On peut légitimement se demander : puisque des solutions de récupération éprouvées existent déjà, pourquoi investir dans la technique des « baguettes » ? La réponse tient à ses avantages pratiques considérables. En supprimant la lourde structure de support à l’atterrissage — soit, selon l’entreprise, 4 à 6 tonnes de masse morte en moins —, la fusée s’allège sensiblement et le poids ainsi économisé se convertit directement en charge utile, au bénéfice de sa capacité de mise en orbite.
En outre, comme la capture a lieu en altitude et que la fusée n’a jamais besoin de toucher le sol, elle échappe par principe à l’usure causée par le choc de l’atterrissage et par les flammes du moteur, ce qui allonge d’autant sa durée de vie en réutilisation. Enfin, la récupération s’effectuant sur la tour de lancement elle-même, les opérations fastidieuses de transport et de second levage sont supprimées. Le délai entre deux vols s’en trouve fortement raccourci, de quoi soutenir des cadences de lancement élevées.
Derrière ces atouts éclatants se cache une difficulté extrême, tant en recherche-développement que dans la mise en œuvre industrielle. Cosmoleap aime résumer la chose par une image frappante : la difficulté équivaudrait à « attraper avec des baguettes, dans un vent violent, une fine aiguille qui tombe ».
D’un côté, la fusée doit parvenir à un vol stationnaire précis au centimètre près durant sa descente, ce qui exige un contrôle d’une finesse absolue de son attitude, de sa trajectoire et de la poussée de ses moteurs. De l’autre, face à un corps de plusieurs dizaines de tonnes en chute, les bras mécaniques de la tour doivent posséder une résistance structurelle considérable pour le réceptionner, tout en intégrant un système d’amortissement souple capable d’absorber en douceur l’énergie de l’impact instantané et de préserver l’intégrité de la structure.
Signalons enfin que la « récupération avec des baguettes » n’est pas une invention chinoise : le Starship de SpaceX y a déjà recours. Mais, à l’échelle mondiale, les équipes capables d’approfondir et de concrétiser cette technologie de pointe restent aujourd’hui extrêmement rares.
Outre les essais terrestres déjà menés, Cosmoleap a inscrit dans sa feuille de route à plus long terme une solution de récupération en mer. Le modèle de la tour de récupération maritime présente de nombreux avantages : il offre davantage de souplesse dans le choix des zones de lancement et permet de soutenir des cadences de tir plus élevées. Les essais au sol actuels ne marquent qu’un point de départ pour cette technologie. Le premier vol de Leap-1 en 2027 constituera une étape décisive pour en éprouver la valeur et mérite, à ce titre, d’être suivi de près par l’ensemble du secteur.
Il n’existe pas, en matière d’exploration spatiale, de réponse standard unique et absolue. Explorer en parallèle plusieurs voies technologiques, réitérer et apprendre de ses erreurs : voilà le moteur essentiel du progrès continu de l’industrie spatiale. Perfectionner sans relâche les techniques de réutilisation des fusées fera durablement baisser le seuil d’accès à l’exploration spatiale et son coût, rendra la marche de l’humanité vers l’espace lointain toujours plus assurée et ouvrira à celle-ci de nouvelles possibilités d’explorer l’immensité du cosmos et d’embrasser ses profondeurs bleues et scintillantes.
Par ZHAO Zhijin
Journaliste de CGTN Français