Sous ce titre volontairement provocateur, il est sain de s’interroger sur l’offre sécuritaire russe, présentée et vendue à un ratio non négligeable des opinions africaines comme l’alternative ultime pour rétablir la souveraineté et la dignité perdues. Aujourd’hui, le partenariat sécuritaire russe ne convainc même plus la population russe, qui subit la guerre sur son propre sol. Alors que la capitale russe est désormais exposée aux frappes ukrainiennes, les Etats africains doivent s’interroger sur la plus-value d’un partenaire aujourd’hui en perte de vitesse.
Pendant des années, le Kremlin a vendu aux régimes du continent une illusion bien ficelée : celle d’un partenaire intransigeant, capable de fournir une sécurité clé en main là où les forces internationales, à tort ou à raison, avaient échoué, en miroir d’une désaffection française générée par des contentieux historiques et politiques.
Dans les cercles idéologiques et une partie de la société civile africaine, la Russie a longtemps fait figure de sauveur au sein de plusieurs pays africains. Aujourd’hui, deux théâtres d’opérations se chargent de démanteler ce récit. Du Sahel aux banlieues de la capitale russe, le constat est cinglant : le fameux « bouclier » russe n’est plus qu’une passoire.
Au Mali, le rêve de la sanctuarisation du territoire s’est fracassé sur la réalité des combats. Mais les attaques menées jusqu’au cœur de Bamako et la mort de Sadio Camara, ministre de la Défense malien, au sein même du camp retranché de Kati ont définitivement enfoncé le clou. Les paramilitaires russes n’ont apporté ni la stabilité ni le renseignement promis ; ils ont simplement laissé la menace s’installer dans les antichambres du pouvoir.
L’insécurité gagne le territoire russe
C’est pourtant au cœur même de la Russie que l’impuissance du « protecteur » prend une tournure presque absurde. Le choix du Kremlin de rapatrier en urgence le sommet annuel du Club Valdaï – traditionnellement ancré dans la quiétude de Sotchi – vers la région moscovite pensait mettre Vladimir Poutine et ses invités à l’abri des frappes. L’ironie est mordante : Moscou n’a plus rien d’un sanctuaire et son ciel est désormais percé chaque nuit par des essaims de drones kamikazes ukrainiens.
La vulnérabilité moscovite s’affiche désormais au vu et au su du monde entier. À seulement 15 kilomètres du Kremlin, la grande raffinerie de Kapotnya brûle sous les impacts, tandis que les infrastructures logistiques de Ramenskoïe ou Podolsk subissent des frappes répétées. Les quatre aéroports moscovites (Vnoukovo, Domodedovo, Cheremetievo et Joukovski) doivent régulièrement suspendre simultanément l’ensemble de leurs vols, plongeant le cœur économique du pays sous un blocus aérien virtuel. Dépassés, les célèbres systèmes S-400 et Pantsir sont siphonnés par le front ukrainien pour colmater l’hémorragie, laissant des trous béants au-dessus des centres névralgiques de la capitale russe.
L’impasse stratégique d’un régime sourd à ses propres alliés
Cette déconnexion suscite une inquiétude grandissante, y compris au sein du bloc des BRICS. Les partenaires historiques de Moscou ne cachent plus leur agacement face à l’entêtement du Kremlin. Le Premier ministre indien, Narendra Modi, ne manque d’ailleurs jamais de rappeler directement à Vladimir Poutine que « l’ère actuelle n’est pas celle de la guerre » et qu’il est grand temps de chercher activement les chemins de la paix. Quand les piliers émergents du Sud global s’inquiètent ouvertement d’un aventurisme militaire incontrôlé et d’une escalade sans fin, comment les capitales africaines peuvent-elles espérer lier leur destin sécuritaire à une telle aventure ? L’offre sécuritaire de Moscou ressemble désormais au contrat d’un pompier pyromane dont la propre caserne est en train de brûler.
Face à ce double naufrage sécuritaire au Sahel et sur le Dniepr, une certitude s’impose : avant d’espérer apporter la paix et la sécurité en Afrique, il serait élémentaire de tracer durablement les chemins de la réconciliation avec son voisin.
Régis Hounkpè
Analyste senior en géopolitique, gouvernance politique, coopération internationale et communication stratégique. Directeur exécutif d’InterGlobe Conseils.