Que peut bien nous enseigner un chef-d’œuvre de la littérature russe du XIXe siècle sur l’avenir de la Francophonie en Asie et en Afrique ? Daniel Couriol relit Tolstoï au prisme du monde contemporain, détache l’influence culturelle du poids politique et invite à repenser la langue de Molière comme un espace d’émancipation partagée. Bonne lecture !
Alors que va se dérouler prochainement le XXe Sommet de la Francophonie à Phnom Penh, au Cambodge, je me suis mis à relire Guerre et Paix de Léon Tolstoï.
Sans doute serait-il utile que toute personne aspirant à œuvrer dans le vaste domaine de l’action en faveur de la langue française lise cette œuvre majeure de la littérature mondiale.
Ce choix peut paraître surprenant, car il y est plus question du froid polaire qui sera fatal à Napoléon que, par exemple, du pays des sources du Niger.
En réalité, je ne me suis jamais lassé des passages où Tolstoï évoque cette langue française, si précise, au point que tel ou tel de ses personnages s’exprime en français pour mieux faire ressentir sa pensée.
Plus encore, la stratégie militaire pour la guerre et la diffusion des idées des Lumières pour la paix se font idéalement dans la langue de Molière.
Au début du XIXe siècle, nous sommes donc loin de ce qui pourrait apparaître comme une pratique réservée exclusivement à une élite aristocratique.
La langue française est alors au cœur d’une pensée en action et d’une action pensée, réfléchie, ciselée dans un espace francophone qui ne dit pas son nom.
Le personnage le plus emblématique de ce roman est, à mes yeux, Pierre Bézoukov.
Il est au départ dramatiquement « normal », dans une période où seuls les héros semblent devoir être reconnus pour ce qu’ils sont, s’ils font la guerre.
Bézoukov est un civil au milieu de militaires qui portent, en apparence, toute la virilité et le destin du monde. Emprunté dans ses relations avec autrui, il aura pourtant le rare courage de vouloir faire coïncider ses idéaux nés de la Révolution française, tout en s’opposant à l’envahisseur Napoléon.
Patriote, il va entrer en résistance contre les troupes d’occupation françaises, aspirées par la stratégie de Koutouzov jusque dans Moscou.
Au cœur de ce combat, qui pourrait deviner qu’il finira par épouser la femme qu’il aime, dont il aura de beaux enfants à qui, en premier lieu, il fera apprendre le français ?
S’il fallait une illustration de l’art de séparer la politique du fait culturel, oui, c’est bien ce roman russe qui en est un très bel exemple.
La langue française, la culture française rayonnent au-delà des événements circonstanciels de l’histoire.
Ce qui était vrai au début du XIXe siècle l’est-il toujours aujourd’hui ? La France a cessé d’être la première puissance mondiale. Et elle semble surtout oublier dramatiquement l’idée sublime de liberté, d’égalité, de fraternité.
Le continent africain porte aujourd’hui l’espérance d’une langue vivante par sa jeunesse et sa soif de développement !
Cette espérance et le devenir de cette langue en partage doivent surtout reposer sur le partage de valeurs équitables !
Un pari concret au milieu du tumulte actuel !
Daniel Couriol est expert-consultant en développement culturel, auteur et ancien directeur du Centre culturel franco-guinéen (CCFG). Il a publié plusieurs ouvrages aux éditions L’Harmattan, notamment Toi Guinée tu m’as pris dans tes bras (2017), Mieux vaut tard que jamais (2020), consacré aux tirailleurs coloniaux, ainsi qu’un ouvrage collectif, Embarquement pour Conakry, Capitale mondiale du Livre 2017.