Lettre ouverte à M. Alpha Bacar Barry, Ministre de l’éducation nationale, de l’alphabétisation, de l’enseignement technique et de la formation professionnelle

Monsieur le Ministre,

J’ai lu avec attention les paroles que vous avez adressées à la famille de Mamadou Diouma Bah, ce jeune Guinéen de 17 ans dont la mort tragique bouleverse aujourd’hui une grande partie de l’opinion publique nationale.

Vous avez déclaré : « Votre douleur est devenue celle de la Guinée tout entière. Aucun mot ne pourra jamais remplacer votre fils. Aucune décision ne pourra effacer votre chagrin. Mais sachez que vous n’êtes pas seuls ».

Vous avez également pris « devant la jeunesse guinéenne et devant tout le peuple » l’engagement moral de « tout mettre en œuvre, avec les institutions compétentes, pour que de tels drames ne se reproduisent plus ».

Monsieur le Ministre, permettez-moi de vous le dire avec gravité : dans une telle tragédie, les mots ne suffisent plus.

La famille de Mamadou Diouma Bah n’a pas besoin de discours supplémentaires. Elle a besoin de vérité. Elle a besoin de justice. Elle a besoin de réponses.

Et le peuple de Guinée, lui aussi, a besoin de savoir. Un jeune de 17 ans est mort. Il ne s’agit pas d’un simple fait divers. Il ne s’agit pas d’une ligne supplémentaire dans un communiqué administratif. Il s’agit de la mort d’un enfant guinéen, d’un élève, d’un fils, d’un jeune homme qui avait toute une vie devant lui.

Selon les informations rapportées, Mamadou Diouma Bah aurait été détenu à la suite d’une affaire de fraude au baccalauréat. Son état de santé aurait nécessité une prise en charge particulière. Son état se serait ensuite dégradé, avant son décès.

Si ces faits sont confirmés, Monsieur le Ministre, une question fondamentale s’impose : comment  une telle tragédie a-t-elle pu se produire ? Qui savait que cet enfant était malade ? Qui a décidé de son placement en détention ? Qui a évalué sa capacité à supporter cette détention ? Qui a pris la décision de le maintenir ou de le reconduire en détention après son hospitalisation, si tel a bien été le cas ? Et surtout : qui assumera la responsabilité politique de ce qui s’est passé ?

Vous dites vouloir tout mettre en œuvre pour que de tels drames ne se reproduisent plus. Mais, Monsieur le Ministre, si nous voulons réellement qu’un tel drame ne se reproduise plus, il faut commencer par établir toute la vérité sur celui-ci. Il faut une enquête indépendante, transparente et complète. Il faut que toutes les responsabilités soient établies. Il faut que les décisions prises concernant ce jeune homme soient examinées sans complaisance.

Et si l’enquête révèle des erreurs, des négligences ou des dysfonctionnements relevant de la responsabilité de l’État ou de ses services, alors ceux qui en portent la responsabilité doivent en répondre. C’est cela, gouverner. C’est cela, assumer. C’est cela, respecter la mémoire d’un enfant qui ne reviendra jamais.

 

Monsieur le Ministre, vous êtes le ministre chargé de l’Éducation nationale. Votre responsabilité première est de protéger l’école, ses élèves et l’avenir de la jeunesse guinéenne.

Un élève de 17 ans qui commet une fraude à un examen doit être sanctionné conformément à la loi, si les faits sont établis. Mais la sanction doit-elle nécessairement conduire à l’incarcération d’un mineur malade ? La réponse mérite d’être posée avec sérieux, à la lumière du droit guinéen, des principes de justice applicables aux mineurs et des engagements internationaux de la Guinée.

La fraude scolaire doit être combattue. Mais la lutte contre la fraude ne peut jamais devenir une lutte contre l’enfant. La discipline scolaire ne doit jamais être dissociée de l’humanité. Et la rigueur de la loi ne doit jamais faire disparaître la responsabilité de l’État de protéger la vie et la dignité de ceux qui sont placés sous son autorité.

Monsieur le Ministre, vous avez raison sur un point : aucune décision ne pourra effacer le chagrin de cette famille. Mais certaines décisions peuvent empêcher qu’une autre famille connaisse demain la même douleur. C’est précisément pour cela que la responsabilité politique existe.

Dans les grandes démocraties, lorsqu’un événement grave survient dans un secteur placé sous la responsabilité d’un ministre, celui-ci ne se contente pas de présenter ses condoléances et de promettre que « tout sera mis en œuvre». Il accepte de rendre des comptes. Il assume la responsabilité politique de son département. Et lorsque les circonstances le justifient, il peut aller jusqu’à remettre sa démission.

Monsieur le Ministre, je vous pose donc une question simple, mais lourde de sens : Si une enquête établissait que des décisions ou des dysfonctionnements relevant de votre département ont contribué à la mort de Mamadou Diouma Bah, accepteriez-vous d’en tirer toutes les conséquences politiques, y compris celle de démissionner ?

Car la responsabilité ministérielle ne peut pas être uniquement un principe théorique. Elle doit être une réalité. Vous avez déclaré vouloir prendre un engagement moral devant la jeunesse guinéenne et devant tout le peuple. Alors, Monsieur le Ministre, le moment est venu de transformer cet engagement en actes. La jeunesse guinéenne n’a pas besoin de davantage de paroles. Elle a besoin de dirigeants capables de regarder la vérité en face. Elle a besoin d’une justice qui protège autant qu’elle sanctionne. Elle a besoin d’une école qui éduque, qui encadre et qui corrige, mais qui ne perd jamais de vue que derrière chaque élève se trouve un être humain. Elle a besoin de savoir que lorsqu’un enfant est placé sous la responsabilité de l’État, sa vie et sa santé comptent.

Monsieur le Ministre, ne réduisez pas cette tragédie à une simple déclaration de compassion. Ne laissez pas cette affaire se terminer par quelques condoléances, quelques prières et quelques gestes symboliques envers la famille.

La Guinée mérite mieux. La famille de Mamadou Diouma mérite mieux. Et la mémoire de ce jeune garçon mérite mieux. Vous dites que la douleur de sa famille est devenue celle de toute la Guinée. Alors faites en sorte que cette douleur produise quelque chose de plus grand que des paroles : la vérité, la justice et une réforme profonde de ce qui doit l’être. Faites en sorte que l’enquête soit indépendante et publique. Faites en sorte que les responsabilités soient établies.

Faites en sorte que la situation des autres jeunes détenus dans des circonstances similaires soit réexaminée avec humanité et conformément à la loi. Faites en sorte qu’à l’avenir, aucun enfant malade ne soit privé des soins auxquels il a droit du seul fait de sa détention.

 

Et si, au terme d’une enquête sérieuse, il apparaît que des fautes graves ont été commises sous votre responsabilité ministérielle, alors ayez le courage d’assumer pleinement les conséquences de votre fonction. Car la démission d’un ministre n’est pas toujours un aveu de culpabilité. Elle peut aussi être un acte de responsabilité politique, de dignité et de respect envers le peuple.

Monsieur le Ministre, vous avez dit : « Aucun mot ne pourra jamais remplacer votre fils ».  Vous avez raison. Alors ne cherchez pas à remplacer la vérité par des mots. Ne cherchez pas à remplacer la justice par des discours. Ne cherchez pas à remplacer la responsabilité par des promesses.

À 17 ans, Mamadou Diouma Bah devait préparer son avenir. Il devait être dans une salle de classe, pas derrière les barreaux. Il devait avoir le droit de rêver, de se tromper, d’apprendre et de grandir. Aujourd’hui, il n’est plus là.

Un pays se juge à la manière dont il traite les plus faibles. Un État se mesure à sa capacité à protéger ceux qui sont sous son autorité. Et un ministre se mesure à sa capacité à assumer ses responsabilités lorsque survient une tragédie.

Monsieur le Ministre, la Guinée vous regarde. La jeunesse guinéenne vous regarde. La famille de Mamadou Diouma Bah vous regarde. Et l’histoire, elle aussi, vous regarde. Il est temps de parler moins et d’agir davantage. Il est temps de faire toute la lumière. Il est temps d’établir toutes les responsabilités. Et si votre responsabilité politique est engagée, il est temps d’avoir le courage de l’assumer. Parce que gouverner, ce n’est pas seulement être présent lorsque tout va bien. Gouverner, c’est aussi savoir répondre de ses actes lorsque le pire arrive.

Qu’Allah accorde Sa miséricorde à Mamadou Diouma Bah, lui ouvre les portes du Paradis et accorde à sa famille patience et courage.

Abdoul Karim Diallo

« Un peuple peut pardonner une erreur. Il peut comprendre une faiblesse. Mais il ne peut accepter indéfiniment que la responsabilité soit toujours repoussée sur les autres. Lorsqu’un enfant meurt alors qu’il était sous la responsabilité de l’État, le silence n’est plus une réponse, les discours ne sont plus suffisants : seule la vérité, la justice et la responsabilité peuvent apaiser la conscience d’une nation ».

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