En Guinée, on ne vous demande plus ce que vous pensez. On vous demande d’où vous parlez. Saluez une décision utile de l’État, et vous voilà « opportuniste », soupçonné de guetter un décret ou un strapontin. Critiquez la gouvernance, et vous devenez « opposant frustré », un aigri qui règle ses comptes. Il n’existe plus de troisième case. Le citoyen qui applaudit quand c’est juste et proteste quand c’est faux n’entre dans aucune, alors on l’oblige à choisir un camp, sinon on le lui assigne.
Le résultat est sous nos yeux. Nos discussions ne portent plus sur des idées, mais sur des identités. On ne demande plus « est-ce vrai ? » ou « est-ce juste ? », mais « qui a parlé ? », « de quelle région, de quelle communauté, de quel clan ? ». L’argument est écarté avant d’avoir été lu, et le procès d’intention remplace la réponse. Nous avons transformé l’espace public en tranchées, chacun retranché derrière les siens, prêt à tirer sur tout ce qui bouge.
Ce climat nous appauvrit. Un pays où l’on ne peut ni féliciter ni critiquer sans être classé devient une nation unicolore, sans odeur ni saveur, où la politique n’est plus que la gestion des loyautés. Imaginez une eau tiède qui coule goutte à goutte dans une savane assoiffée. Tout le monde s’y précipite, personne n’y trouve de quoi se nourrir. Voilà ce que devient un débat public privé d’idées : il occupe l’espace et n’alimente rien.
Les conséquences sont graves. Quand la louange devient suspecte, les dirigeants n’entendent plus que des flatteurs ou des ennemis, et jamais un avis franc. Quand la critique devient dangereuse, les citoyens se taisent ou n’osent parler qu’entre initiés. Dans les deux cas, le pouvoir gouverne à l’aveugle, et le pays paie l’addition.
Ce qui manque à la Guinée aujourd’hui, c’est la libre pensée. Une parole publique qui ne sert ni un homme, ni un clan, ni un parti. Des positions qui s’expriment dans le respect, sans posture et sans attente de faveurs. Quand une action publique sert l’intérêt général, il faut pouvoir le dire. Quand une gouvernance déraille, il faut pouvoir le dire aussi, avec le même critère, appliqué à tous, dans tous les cas.
Cette exigence vaut pour chacun d’entre nous. Avant de coller une étiquette, lisez. Avant de disqualifier, répondez. Avant de soupçonner, cherchez l’argument. Un désaccord n’est pas une trahison, et un éloge n’est pas une allégeance. Un peuple adulte sait entendre une voix qui ne lui ressemble pas.
La Guinée ne manque ni de talents, ni de courage, ni d’intelligence. Elle manque d’un espace où l’on peut penser à voix haute sans craindre pour sa réputation, ses relations ou sa sécurité. Ce n’est pas un luxe d’intellectuels. C’est la condition d’une nation qui veut se corriger, se réinventer et avancer.
L’avenir de ce pays appartient à ceux qui osent réfléchir par eux-mêmes.
Elhadj Aziz Bah
Note de l’auteur : Acceptons la pluralité des idées. Pas d’injures, rien que des arguments.