Massacre du 28 septembre : ‘’J’ai vu des gens tomber comme des mouches’’

Témoin oculaire des douleureux événements du 28 septembre 2009, l’ancien député de l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG) a dû mal à oublier ces faits. Revenant sur chaque étape de cette journée, Ben Youssouf Keita déclare avoir vécu des choses terribles ce jour. 

Le président de l’Alliance pour le changement et le progrès (ACP) révèle que les exactions commises par les forces de défense et de sécurité étaient déjà préparées. Extraits !

‘’Le 28 septembre, à peine je venais de finir la prière de 5h, mon téléphone crépita. Au bout du fil, c’était mon grand frère, un ancien haut officier de l’armée à la retraite qui me dit : ‘Youssouf, ne sors pas aujourd’hui. C’est très grave’. J’ai dit ensuite à ma femme de rester à la maison et que si je ne reviens pas, de s’occuper de mes enfants. A 5h40, j’ai pris mon véhicule avec mon fils pour aller chez Elhadj Cellou Dalein Diallo. De Lambandji à Dixinn, nous n’avons pas fait 15 minutes. Je suis arrivé chez Elhadj Cellou Dalein, j’ai constaté qu’il n’a pas passé la nuit dans des conditions normales. Il était assis dans son petit salon. Je lui ai dit :  ‘Président, je viens d’être informé que quelque chose de très grave va se passer. Qu’est-ce que nous allons faire ?’ Il me dit qu’il est informé, aais à cette heure-là, on ne peut absolument rien faire. Parce que les gens ont commencé à sortir.

Ensuite, nous sommes allés chez Jean Marie Doré pour que nous partions ensemble au stade du 28 septembre. A la surprise générale, Jean Marie dit qu’il ne part pas. Quand on lui a demandé pourquoi. Il nous a dit qu’il y a des missionnaires qui doivent arriver chez lui. Il voudrait les recevoir avec l’ensemble des leaders qui étaient-là.  Il était presque 9h. On entendait la clameur de la foule. Entre-temps, Jean Marie a dit que Dadis Camara a demandé de reporter le meeting. Mais comment est-ce possible de reporter ? Il a dit qu’il va attendre la délégation qui va venir.

Nous sommes sortis, Cellou Dalein, Sidya Touré, Bah Oury, Mouctar Diallo, François Lounceny Fall et Aboubacar Sylla. A peine sortis de chez Jean Marie Doré, nous avons vu Tiegboro Camara et deux personnes. Vers l’esplanade, on voyait déjà une marée humaine. Tiegboro Camara nous a dit : ‘Le président de la transition demande à ce que vous reportiez la manifestation’. Les leaders ont répondu que ce n’est plus possible. C’est ainsi que Tiegboro Camara s’est éclipsé. Au niveau de la FONDIS, Bah Oury me dit qu’il a soif. Je suis allé chercher de l’eau pour lui dans les parages. Au niveau du parc de vente de véhicules, j’ai des militaires qui ont pris la corniche, ça m’a tiqué. Je me suis dit que nous sommes sous menaces.

Quand je suis revenu, j’ai dit à Bah Oury que je n’ai pas eu d’eau. J’étais psychologiquement préparé à subir un traumatisme. C’est ainsi que nous sommes allés au stade aux environs de 10h30. Certains étaient en train de chanter, d’autres prier. Les leaders s’apprêtaient à tenir leurs discours quand subitement, nous avons senti un gaz inhabituel. C’était ma première fois de humer du gaz lacrymogène. On étais tous étonnés et on se demandait d’où ça venait. Dr Saliou Bella est venu avec une feuille de tisane à mettre au nez. Quinze à vingt minutes après, nous a vu des gens qui tombaient comme des mouches. Sidya Touré s’exclame : ‘C’est de l’hystérie’. Moi qui suis médecin, je lui ai dit : ‘Non, ils sont en train de les tuer’. Parce que de là-bas on ne pouvait pas entendre le coups de fusils. De la tribune, on voyait les gens tomber. Avec la panique qui s’est installée, chacun allait de son côté.

Nous, nous sommes restés sur place. La tribune s’est complètement vidée. C’était une véritable débandade. J’ai vu des choses extraordinaire. A la descente, j’etais avec Cellou Dalein. C’est là qu’un jeune militaire avec une cagoule rouge est venu vers nous. Il dit à Cellou Dalein de descendre. Cellou Dalein lui a dit non. Subitement, il s’est attaqué à Cellou Dalein comme une fauve. Imaginez un para commando s’attaquer à une personne de ce gabari. Les conséquences, on a vu Cellou Dalein avec des côtes cassées. Quand j’ai vu ça, j’ai compris que c’était fini pour nous.

Comme j’étais préparé moralement et psychologiquement, parce que ce n’est pas ma première fois que j’echappe à la mort, je suis sorti tout doucement pour aller vers le petit stade. Entre-temps, j’ai vu Jean Marie Doré tenu par des militaires qui le trainaient. Arrivé au petit stade, j’ai remarqué que des jeunes montaient sur des arbres. On était devenus comme des bêtes à traquer. On n’avait plus où aller. Ce qu’on a vu au stade, on allait tous mourir. C’est en ce moment que je me suis dit que c’est clair que je vais mourir, mais pas dans l’anonymat. Parce qu’on était nombreux. Traquer devant et derrière. J’ai décide de sortir du lot pour que quelqu’un au moins me voit tomber. Au cas où il arrivait à survivre, il pourra dire qu’il m’a vu tomber. Parce que pour moi, Cellou Dalein était mort.

J’ai fait deux pas et récité un verset coranique pour sortir du lot. C’est là que Aliou Bah, ancien fédéral de Ratoma, a crié : ‘Docteur, docteur’. L’adrénaline était là, je me suis détaché du lot, mais les militaires étaient devant. Quand je suis arrivé à leur niveau, l’un d’entre eux me dit : ‘Vous êtes qui ?’ Je lui ai fait savoir que je suis médecin. Il m’a demandé je viens faire quoi au stade. Et puis, nous sommes sortis par la petite porte pour me faire monter dans un camion militaire en direction de la ville. Il y avait déjà des gens là-dedans. Il m’a dit de monter. Comme je n’ai pas accepté, il a pris un gros bois pour casser ma tête, mais j’ai mis ma main. C’est ce qui a fracturé mon doigt. Il m’a frappé dans le dos. Il m’a fait une grande balafre. Par la suite, j’ai vu qu’ils étaient occupés à à tirer et tuer, j’ai continué mon chemin. Je n’ai pas vu de femmes violées mais j’ai vu des gens tomber comme des mouches’’.

Djiwo BARRY, pour VisionGuinee.Info

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