Sans écarter les diverses lectures faites par les uns et les autres du caractère problématique ou non du régime Touré, il est légitime de soutenir que la Guinée assure un certain retard sur son passé. C’est pourquoi, il est difficile de trouver un juste équilibre dans les positions défendues par les uns et les autres. Surtout que sur la période 1958-1984, les historiens guinéens tardent à faire un réel travail de vérité.
L’importance singulière que l’économiste que je suis attache à l’histoire tient des perspectives que le recul offre dans la hiérarchisation des politiques de développement ou dans l’encadrement des codes de bonne conduite. La liberté laissée aux historiens (ou aux témoins du passé) de faire la lumière sur les faits historiques d’une société, tient de leur capacité supposée à prendre du recul et à rendre compte au peuple et sans parti pris. Pour ma génération, la recherche de la vérité sur les faits politiques marquants de notre société a un gout d’inachevé, du fait de sérieuses divergences de vue sur notre histoire récente.
Que puis-je véritablement apporter de nouveau à une réflexion déjà biaisée, dépourvue de toute appréhension équilibriste des faits ; les uns se basant sur des faits de violence, demande reconnaissance et justice, et les autres arborant la thèse de la raison d’État pour justifier les atrocités du régime Touré ? Si rien de tout cela ne doit remettre en question l’absolu besoin de justice des familles des victimes, il serait incongru d’incriminer un régime guinéen pour le salut des autres, car notre pays n’a connu que des périodes de désillusion depuis son accession à l’indépendance.
La Guinée existerait-elle si Sékou Touré avait laissé les français gagner ? La Guinée telle que nous la connaissons aujourd’hui serait-elle en meilleure santé économique si les régimes successifs avaient pris leur responsabilité en matière de développement et de consolidation de la société ? Que serait devenue la Guinée si nos dirigeants avaient fait du capital humain, de la valeur travail et du leadership des enjeux stratégiques ? Que deviendrait la Guinée si nous assurions la cohérence du discours politique avec les priorités nationales en repensant, par exemple, les orientations en matière de gestion des ressources humaines en vue de l’atteinte des objectifs de performance et leur pérennisation ?
Nous, en tant que collectivité, ne sommes-nous responsables de rien ? Qu’avons-nous fait ou que faisons-nous concrètement pour la patrie ? Voilà tant de questions que les Guinéens devraient se poser pour amorcer le vrai dialogue. En dépit des progrès enregistrés en matière de respect des droits de l’homme et liberté durant le deuxième régime, l’équilibre économique et le progrès social restent précaires.
Des générations entières ont été sacrifiées par des politiques guinéens en manque d’élévation morale induisant la mauvaise priorisation des programmes de développement. Au bout du compte, c’est la société tout entière qui en fait les frais. C’est pourquoi, dans un esprit de justice et d’équité, tous nos régimes devraient se justifier devant le tribunal du peuple, dans le cadre d’un dialogue national sans langue de bois.
Aucune raison d’État ne saurait légitimer l’immunité des dirigeants puisque c’est l’impunité de facto des crimes d’État qui exacerbe la mauvaise gouvernance et son corolaire, la pauvreté. Nous avons failli de faire le travail fondamental de reconstruction du citoyen et de moralisation de l’appareil d’État. Or, la lutte permanente entre le mal et le bien ne saurait faire fi de l’unité d’action nécessaire pour restreindre, circonscrire, voire contrecarrer les actions ignominieuses de l’État et celles des citoyens au service du mal. Une société où tout ce qui fait sensation (la mamaya, la haine, les fausses rumeurs, la politique, la division, le copinage, etc.) fait recette alors qu’il y a des priorités, est vouée à l’échec.
Le style de leadership (transformationnel) qui a favorisé le décollage des dragons (Corée du Sud, Singapour, Taïwan et Hong Kong) et celui du Rwanda, comporte des notions d’inspiration, de mimétisme contextuel (ou d’intelligence économique), de vision de long-terme, et de création d’un écosystème de valeurs sur lesquelles tout le monde, y compris les institutions et le citoyen, doit s’aligner.
Malheureusement, notre société n’a pas su mettre à profit l’énergie, les valeurs et la conviction nécessaires pour vaincre les réflexes qui sapent la cohésion nationale et retardent le développement du pays. Pour changer la Guinée, nous devons remettre en question certaines de nos convictions, prendre la balle au bond et nous mettre au travail, en évitant tout amalgame entre incrédulité et respect des valeurs de la République.
Malgré les couacs du processus en cours, cette transition peut être une réussite si chacun agit à son échelle et de façon responsable. Pour ma part, s’il n’y avait pas de débat d’idées, la vie ne serait pas agréable. Le principal, dans une société au lourd passé comme la nôtre, c’est de s’accorder sur les valeurs qui font avancer un État, c’est-à-dire l’humanisation du citoyen par le travail, la compétence, la rigueur, la conviction dans l’accomplissement des tâches, la coresponsabilité (ou l’imputabilité), la collaboration, le respect de soi et des autres (ou l’intelligence émotionnelle), et la denrée la plus rare dans notre pays, le leadership. La haine, les calculs politiques et les critiques acerbes ne construisent pas ; ils détruisent. La Guinée doit être un pays d’équilibre.
Thierno Aliou Bah
MSC., MBA
Gérant, Cogent Consulting
Expertise et ressources en organisation, leadership, management stratégique et développement
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