Il n’y a pas d’éducation plus solide pour un enfant qu’un enseignement dispensé dans sa langue maternelle. Cette langue que l’enfant parle déjà à la maison, dans son quartier, avec ses parents et ses amis. C’est la langue dans laquelle il pense, imagine, questionne et commence à comprendre le monde. C’est aussi dans cette langue qu’il commence à se construire une identité.
Malheureusement, dans la plupart des pays africains, notamment en Guinée, ce processus naturel est brutalement interrompu. Alors que l’enfant est en train d’acquérir naturellement sa langue maternelle à la maison et dans le quartier, on l’arrache à cet univers linguistique dès qu’il franchit le seuil de l’école pour le forcer à recommencer à zéro. On l’oblige à apprendre à parler à nouveau, mais cette fois dans une langue étrangère. On lui impose d’étudier dans une langue qu’il ne maîtrise pas, comme si la connaissance ne pouvait s’acquérir que par l’intermédiaire d’une langue venue d’ailleurs.
En lui imposant d’étudier dans une langue étrangère, on crée une barrière artificielle entre l’enfant et le savoir. Au lieu de se concentrer sur les mathématiques, les sciences ou la lecture, l’enfant doit d’abord se battre pour comprendre une nouvelle langue afin qu’on lui ouvre les portes de la connaissance. Il porte ainsi une double charge exténuante : comprendre la langue, puis comprendre la science.
Cette surcharge cognitive ralentit l’apprentissage, affaiblit la compréhension et creuse l’écart entre l’Afrique et le reste du monde. Ainsi, pendant que les petits Africains perdent énormément de temps à apprendre dans des langues étrangères, les petits Asiatiques et Européens qui étudient dans leur propre langue se concentrent directement sur l’acquisition des connaissances scientifiques.
Plus grave encore, avec ce décalage linguistique où la langue de l’école est différente de celle de la maison, l’enfant finit parfois par percevoir sa propre langue et sa propre culture comme quelque chose d’inférieur. C’est ainsi que naît en nous cette perception dangereuse selon laquelle tout ce qui vient de celui dont nous apprenons la langue serait supérieur à tout ce qui vient de chez nous.
Manger une nourriture étrangère, s’habiller comme un toubab, parler français comme un Parisien deviennent des symboles de statut ou de réussite. Pendant ce temps, nos langues sont reléguées au rang de dialectes ou de vernaculaires pour leur nier toute capacité scientifique ou véhiculaire. Nos mets et nos habits sont qualifiés de traditionnels, jamais de modernes.
Ce conditionnement hérité de la colonisation commence dès l’école. Le programme scolaire lui-même est un héritage du système colonial qui a été conçu pour développer chez l’Africain un complexe d’infériorité qui persiste encore.
Au lieu de construire l’enfant, cette école, qui auparavant servait à renforcer le système colonial et à inculquer à nos intellectuels la supériorité européenne, ne peut que fragiliser sa confiance en lui. Elle peut lui faire croire qu’il est moins intelligent simplement parce qu’il ne maîtrise pas la langue étrangère. Elle peut parfois le pousser à abandonner l’école, croyant à tort que l’école n’est pas faite pour lui, qu’il n’est pas assez intelligent. Or, il ne s’agit absolument pas d’un déficit d’intelligence, mais plutôt d’un déficit d’adaptation de nos systèmes éducatifs à la réalité de l’enfant.
Les recherches sont pourtant claires : les enfants qui apprennent initialement à lire et à écrire dans leur langue maternelle développent de meilleures compétences cognitives, une compréhension plus profonde des concepts et acquièrent ensuite plus facilement la science ainsi que d’autres langues.
L’exemple chinois devrait nous servir de leçon. La Chine ne s’est pas développée en étudiant en anglais ou en allemand. Il en est de même du Japon ou de la Corée. Tous ces pays ne se sont pas développés en abandonnant leurs langues au profit d’une langue étrangère, mais en consolidant d’abord la pensée dans les langues de leurs peuples. D’ailleurs, aucun pays européen, quelle que soit sa taille ou la multitude de langues qui cohabitent en son sein, n’enseigne initialement ses enfants dans une langue étrangère. La Suisse, qui est six fois plus petite que la Guinée, enseigne ses enfants dans ses quatre langues nationales. Chaque enfant étudie dans sa langue maternelle en fonction de son canton.
Par conséquent, pour favoriser l’acquisition des connaissances et pour se faire respecter dans le monde, nous devons valoriser nos patrimoines linguistiques et culturels. Enseigner l’enfant dans sa langue maternelle à l’école ne signifie pas nécessairement abandonner les langues étrangères. Nous devons simplement faire la différence entre étudier une langue étrangère et étudier dans une langue étrangère.
Enseigner nos enfants dans nos langues, surtout avec les caractères de chez nous comme ADLaM, c’est restaurer et renforcer leur confiance en eux. L’utilisation d’une écriture née de notre propre génie est une preuve tangible de notre capacité à créer et à valoriser notre patrimoine culturel et linguistique. Ceci peut leur montrer que si ceux qui leur ressemblent peuvent créer, inventer, produire du savoir, eux aussi peuvent créer et inventer. Les enfants apprennent d’abord à partir de ce qu’ils observent autour d’eux. Si l’enfant voit que des personnes qui lui ressemblent inventent, écrivent des livres, développent des sciences, il se dira naturellement : moi aussi, je peux le faire. Je peux inventer et créer autre chose pour servir ma nation.
Malheureusement, l’Afrique est aujourd’hui moquée par ceux qui nous voient les imiter. Combien de fois a-t-on entendu dire que l’Africain n’a rien inventé ou que l’Afrique n’est pas encore entrée dans l’histoire ? Ceux qui le disent le font parce qu’ils nous voient étudier dans leurs langues, avec leurs alphabets et leurs programmes scolaires. Ils nous voient magnifier leur histoire et leurs ancêtres au détriment des nôtres. Alors pourquoi ne viendraient-ils pas nous ridiculiser jusque chez nous et servir des discours insultants comme celui qu’avait tenu Nicolas Sarkozy à Dakar en 2007, au cours duquel il a déclaré que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire » ?
Nous ne pourrons imposer le respect qu’en accordant du respect à nos langues et à nos cultures. Les discours seuls, même panafricanistes, ne suffisent plus. Il est temps que nous fassions un éveil de conscience. Nous devons valoriser nos langues et nos alphabets, réformer nos systèmes éducatifs et les adapter à nos langues et à nos réalités culturelles. C’est là que réside la clé de notre véritable émancipation.
Abdoulaye J. Barry
ajbarry@live.com
Chercheur et promoteur de langues et cultures africaines
Membre de la Faculté d’Administration des Affaires du Collège Universitaire de Portland