À Madame Bintou Keïta,
Ministre de l’Éducation nationale, de l’Alphabétisation, de l’Enseignement technique et de la Formation professionnelle
L’orientation d’un jeune bachelier ne devrait jamais être réduite à une simple procédure administrative. Derrière chaque orientation, il y a un parcours scolaire, des aptitudes, des aspirations, parfois un projet professionnel déjà construit et, surtout, une question essentielle : quelle place voulons-nous donner à cette jeunesse dans la Guinée de demain ?
Orienter un jeune, ce n’est donc pas seulement décider de l’établissement dans lequel il poursuivra ses études. C’est contribuer, dans une certaine mesure, à déterminer la trajectoire professionnelle et sociale qu’il pourra emprunter. C’est pourquoi, l’orientation des bacheliers doit être considérée comme une véritable question de politique publique, puisqu’elle touche à la fois à l’éducation, à l’emploi, à la formation des compétences et à la capacité de notre pays à préparer son avenir.
Cette question prend une importance particulière dans le contexte actuel de la Guinée. Notre pays affiche des ambitions importantes en matière de transformation économique, de développement des infrastructures, de modernisation de l’agriculture, de valorisation des ressources minières et de développement industriel, notamment à travers la vision Simandou 2040.
Mais derrière ces ambitions se trouve une question déterminante : disposons-nous aujourd’hui d’un système de formation capable de préparer les compétences dont cette transformation aura besoin demain ?
C’est dans cette perspective que je souhaite, avec tout le respect dû à Madame la Ministre, attirer l’attention sur la situation des bacheliers de la session de rattrapage et sur leur orientation vers les écoles professionnelles.
Ma démarche n’est ni une contestation de principe ni une remise en cause de la formation professionnelle. Au contraire, je considère qu’elle doit être davantage valorisée en Guinée. Mon interrogation porte plutôt sur la méthode : lorsque plusieurs parcours sont possibles et que les capacités d’accueil, les règles administratives et les conditions pédagogiques le permettent, pourquoi ne pas laisser au bachelier une véritable possibilité de choisir la voie qui correspond le mieux à son projet, à ses capacités et à ses aspirations ?
Ne faisons pas de l’université et de la formation professionnelle deux voies opposées
Il faut d’abord sortir d’un faux débat qui consiste à opposer l’université et la formation professionnelle. Ces deux voies ne répondent pas exactement aux mêmes objectifs, mais elles sont toutes deux indispensables à la construction d’une économie moderne.
L’université a besoin de former des enseignants, des chercheurs, des juristes, des économistes, des politologues, des ingénieurs, des médecins et de nombreux cadres capables de concevoir, d’analyser, d’administrer et de piloter les institutions, les entreprises et les politiques publiques. Elle joue également un rôle essentiel dans la production des connaissances et dans la capacité d’un pays à réfléchir sur ses propres transformations.
Mais une économie ne peut fonctionner uniquement avec des diplômés de l’enseignement supérieur. Elle a tout autant besoin de techniciens, de mécaniciens, d’électrotechniciens, de soudeurs, de spécialistes de la maintenance industrielle, de professionnels du bâtiment, de l’agriculture, de l’énergie, de la logistique, du numérique et de nombreux autres métiers qui permettent concrètement de produire, de construire et de faire fonctionner les équipements et les infrastructures.
Qui assurera demain la maintenance de nos machines et de nos installations industrielles ? Qui construira et entretiendra nos infrastructures ? Qui transformera nos produits agricoles ? Qui fera fonctionner les unités industrielles ?
Ces questions montrent qu’il ne peut y avoir de développement économique durable sans une politique ambitieuse de formation technique et professionnelle.
La véritable question n’est donc pas de savoir si l’université est préférable à la formation professionnelle, ou inversement. Elle est de savoir comment permettre à chaque jeune de trouver la voie dans laquelle ses capacités pourront être le mieux valorisées et dans laquelle il pourra contribuer au développement du pays.
Cette réflexion nous oblige également à faire évoluer une représentation sociale encore très forte dans notre pays, selon laquelle la réussite passerait nécessairement par l’université. Dans beaucoup de familles, le diplôme universitaire demeure considéré comme la principale, voire la seule véritable voie de réussite.
À l’inverse, les métiers techniques et professionnels peuvent encore être perçus comme des parcours de second rang. Cette conception mérite d’évoluer. Un technicien hautement qualifié, un mécanicien spécialisé, un électricien industriel, un soudeur professionnel ou un spécialiste de la maintenance peuvent avoir une valeur économique considérable.
Il ne devrait donc pas exister de hiérarchie entre les différentes formes de réussite. Il devrait plutôt exister une diversité de compétences répondant à une diversité de besoins.
Ma doléance à Madame la Ministre
Si l’orientation de certains bacheliers vers l’enseignement technique et la formation professionnelle répond à la volonté légitime de renforcer leurs qualifications et leur insertion professionnelle, cet objectif peut parfaitement être compris et partagé. La Guinée a effectivement besoin de davantage de compétences techniques et professionnelles.
Mais reconnaître la pertinence d’un objectif ne signifie pas que toutes les modalités de sa mise en œuvre doivent nécessairement être considérées comme définitives. Une politique publique peut poursuivre un objectif légitime tout en restant ouverte à la discussion, à l’évaluation et à l’ajustement.
C’est pourquoi, lorsque les capacités d’accueil, les conditions pédagogiques et les règles d’orientation le permettent, je pense qu’il serait pertinent de maintenir les deux possibilités pour les bacheliers concernés.
Première possibilité : permettre au bachelier qui souhaite poursuivre des études universitaires de continuer dans cette voie lorsqu’il remplit les conditions requises et que les capacités d’accueil le permettent. Le choix de l’université ne devrait pas être automatiquement considéré comme une mauvaise orientation. Certains jeunes ont un projet académique ou professionnel qui nécessite une formation universitaire.
Deuxième possibilité : permettre à celui qui souhaite acquérir une qualification professionnelle d’intégrer une école spécialisée, notamment dans les secteurs où la Guinée aura besoin de compétences techniques.
Cette voie doit être présentée comme une véritable possibilité de réussite et non comme une orientation par défaut. Elle doit également être accompagnée d’informations précises sur les métiers, les débouchés, les besoins du marché du travail et les perspectives d’évolution professionnelle.
Entre ces deux possibilités, le rôle de l’État devrait être d’informer, d’accompagner et d’orienter, tout en laissant au jeune une véritable capacité de décision lorsque les conditions le permettent.
Il ne s’agit donc pas de laisser chaque bachelier choisir sans encadrement, mais de construire une orientation suffisamment éclairée pour que le choix repose à la fois sur ses aspirations, ses aptitudes, son projet et les réalités économiques du pays.
Simandou 2040 doit former aujourd’hui ceux qui construiront l’économie de demain
Cette question prend une dimension encore plus importante lorsqu’on la replace dans les ambitions économiques actuelles de la Guinée. Nous parlons beaucoup de Simandou 2040, des investissements, des infrastructures, des projets miniers et industriels et de la transformation économique que notre pays souhaite engager. Mais derrière ces grands projets existe une réalité que nous devons anticiper dès maintenant : aucune transformation économique ne peut être durable si elle ne s’appuie pas sur une population suffisamment formée pour y participer.
La question n’est donc pas seulement de savoir combien d’emplois seront créés par les grands projets. Elle est également de savoir combien de jeunes Guinéens disposeront demain des compétences nécessaires pour occuper ces emplois et évoluer professionnellement dans les secteurs concernés.
Les activités minières, industrielles et logistiques auront besoin de mécaniciens, d’électriciens industriels, de soudeurs, de techniciens de maintenance, de spécialistes de la sécurité industrielle, de conducteurs d’engins, de professionnels de la logistique, d’informaticiens, de spécialistes de l’environnement et de nombreux autres profils techniques.
Si nous ne préparons pas suffisamment notre jeunesse à ces métiers, nous risquons de nous retrouver dans une situation paradoxale : disposer de ressources considérables et attirer des investissements importants tout en étant obligés de faire venir de l’extérieur une partie des compétences nécessaires à leur exploitation et à leur valorisation.
C’est à ce niveau que la politique éducative rejoint directement la politique économique. La formation professionnelle peut devenir un véritable instrument de souveraineté économique.
Un pays qui forme ses propres techniciens, développe ses propres savoir-faire et permet à sa population active de participer à la création de valeur renforce sa capacité à tirer profit de ses investissements et de ses ressources.
Former pour l’emploi, mais pas uniquement dans le secteur minier
Il serait cependant réducteur de penser la formation professionnelle uniquement à partir de Simandou ou du secteur minier. La Guinée ne doit pas construire une économie dans laquelle l’avenir professionnel de sa jeunesse dépendrait principalement de l’exploitation de ses ressources naturelles. Notre pays possède des potentialités importantes dans l’agriculture, l’agro-industrie, l’élevage, la pêche, les énergies renouvelables, le bâtiment, les travaux publics, les transports, le numérique, les services et l’entrepreneuriat.
Une politique de formation ambitieuse doit donc anticiper les besoins de l’ensemble de l’économie nationale parce que, nous avons besoin de jeunes capables de moderniser nos exploitations agricoles, de transformer nos productions en véritables chaînes de valeur, d’assurer la maintenance des équipements, de construire des infrastructures, de développer des solutions numériques, d’accompagner les entreprises et de répondre aux besoins croissants des différents secteurs économiques.
Former pour l’emploi ne signifie donc pas former uniquement pour répondre aux besoins immédiats d’un projet ou d’une entreprise. Cela signifie construire progressivement un système de compétences capable d’accompagner la diversification économique du pays.
C’est également pour cette raison que je refuse l’idée selon laquelle la formation professionnelle devrait être considérée comme une solution destinée uniquement à ceux qui n’auraient pas réussi à poursuivre à l’université.
Apprendre un métier peut être un choix d’avenir parfaitement assumé. Dans certains cas, cela peut même constituer une voie d’insertion professionnelle plus directe et plus cohérente avec les aptitudes du jeune.
L’employabilité doit devenir un élément central de notre politique éducative
Cette réflexion nous conduit nécessairement à une question plus large : qu’attendons-nous réellement de notre système éducatif ?
Pendant longtemps, la réussite scolaire a été principalement associée à l’obtention d’un diplôme, et plus particulièrement d’un diplôme universitaire. Cette aspiration est légitime, mais elle devient insuffisante lorsqu’elle ne s’accompagne pas d’une réflexion sur les compétences réellement acquises et sur les possibilités d’insertion professionnelle.
Un diplôme reste important, mais il ne garantit pas automatiquement un emploi. Nous devons donc progressivement apprendre à regarder notre système éducatif aussi à travers la question de l’employabilité.
Quelles compétences ce jeune possède-t-il ? À quels besoins économiques peuvent-elles répondre ? Quels secteurs auront besoin de ces compétences dans quelques années ? Quelles entreprises pourraient recruter ces profils ? Le jeune peut-il entreprendre, créer son activité ou développer un savoir-faire qui lui permettra de participer directement à la création de richesse ?
Ces questions devraient occuper une place beaucoup plus importante dans nos politiques d’orientation et de formation.
Pour autant, parler d’employabilité ne signifie pas adapter aveuglément l’école aux besoins immédiats des entreprises. Une politique éducative responsable doit également permettre aux jeunes de développer une culture générale, un esprit critique, des compétences transférables et une capacité d’adaptation.
Les métiers évoluent, certaines compétences deviennent obsolètes et de nouvelles professions apparaissent. Former un jeune uniquement pour répondre à un besoin ponctuel serait donc une erreur. Il faut lui donner un métier, mais aussi la capacité d’apprendre, de se perfectionner et de se reconvertir lorsque les transformations économiques l’exigent.
Notre ambition ne devrait donc pas être uniquement de produire davantage de diplômés, mais de former davantage de jeunes compétents, autonomes, adaptables et capables de trouver leur place dans une économie en transformation.
Madame la Ministre, faisons confiance à nos bacheliers
Cette tribune n’est ni une contestation de la politique éducative du gouvernement ni une opposition entre l’enseignement général et l’enseignement technique. Elle est une réflexion citoyenne sur une décision qui concerne directement l’avenir de milliers de jeunes Guinéens.
C’est précisément parce que la formation professionnelle est nécessaire que son développement doit s’accompagner d’une politique d’orientation suffisamment souple pour tenir compte des aspirations et des capacités de ceux auxquels elle s’adresse.
Je vous demande donc respectueusement d’examiner la possibilité de maintenir, chaque fois que les conditions administratives, pédagogiques et les capacités d’accueil le permettent, les deux options pour les bacheliers concernés par la session de rattrapage.
Que celui qui souhaite poursuivre des études universitaires puisse le faire. Que celui qui souhaite apprendre un métier puisse intégrer une école professionnelle. Mais surtout, que chacun puisse effectuer ce choix après avoir reçu une information sérieuse, claire et accessible sur les formations, les métiers, les besoins du marché du travail et les perspectives professionnelles.
Notre responsabilité collective ne consiste pas seulement à conduire nos jeunes vers les amphithéâtres ou vers les ateliers de formation. Elle consiste à leur donner les compétences dont la Guinée de demain aura besoin et à leur permettre de comprendre les différentes possibilités qui s’offrent à eux.
Si nous voulons que Simandou, les investissements, les infrastructures, l’agriculture et les projets industriels produisent une véritable transformation nationale, il faudra évidemment des routes, des usines, des mines et des équipements. Mais il faudra surtout des Guinéens capables de les construire, de les exploiter, de les entretenir, de les moderniser et, à terme, de les développer.
Nous aurons besoin d’ingénieurs pour concevoir, de techniciens pour mettre en œuvre, d’ouvriers qualifiés pour construire, d’agriculteurs formés pour moderniser leurs exploitations, d’informaticiens pour accompagner la transformation numérique, d’entrepreneurs pour créer de la valeur et de cadres capables d’organiser et de piloter ces différents secteurs.
La Guinée ne doit donc pas seulement chercher à attirer les investissements. Elle doit également préparer les compétences nationales capables d’en tirer pleinement profit.
C’est pourquoi, je plaide pour une politique qui associe davantage les besoins du pays aux aspirations de sa jeunesse. L’État doit fixer les règles, organiser les filières, garantir la qualité des formations et tenir compte des capacités disponibles. Mais une politique publique devient plus forte lorsqu’elle est capable d’écouter, d’évaluer ses effets et de corriger ce qui peut l’être lorsque les réalités du terrain le nécessitent.
Un État doit orienter sa jeunesse, mais il doit aussi lui faire confiance
La Guinée a besoin de diplômés universitaires, d’ingénieurs, de chercheurs, d’enseignants, de juristes, d’économistes et de cadres. Elle a tout autant besoin de techniciens, de mécaniciens, d’électriciens, de soudeurs, d’agriculteurs qualifiés, d’entrepreneurs et de professionnels capables de transformer les ambitions nationales en réalisations concrètes.
La réussite d’un jeune ne devrait donc pas être mesurée uniquement par le type d’établissement qu’il fréquente ou par le titre inscrit sur son diplôme. Elle devrait aussi être appréciée à travers ce qu’il sait faire, ce qu’il devient et ce qu’il est capable d’apporter à la société.
Au fond, lorsque plusieurs parcours sont raisonnablement accessibles, choisir entre l’université et la formation professionnelle ne devrait pas être vécu comme une décision imposée, mais comme une véritable décision d’avenir. C’est là, à mes yeux, le sens même d’une politique d’orientation responsable : l’État donne un cadre, fournit l’information, accompagne et conseille, mais il fait aussi confiance à ceux qui construiront demain la Guinée.
La Guinée n’a pas seulement besoin d’une jeunesse diplômée. Elle a besoin d’une jeunesse compétente, formée, responsabilisée et capable de participer pleinement à la transformation du pays. Et si nous voulons réellement préparer cette génération à relever les défis qui l’attendent, commençons par lui donner ce que toute politique publique devrait chercher à préserver : la possibilité de choisir son avenir et les moyens de le construire.
Par Abdourahamane CONDE
Politologue | Analyste de la vie publique