La tragédie en cours au Proche-Orient ajoute à la désolation d’un monde déjà fracturé par des tensions et des conflits qui, en réalité, se succèdent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’horreur et l’injustifiable auxquels le Hamas nous a exposés le 7 octobre dernier et, en réponse, le bombardement sans retenue de Gaza par l’armée israélienne et la polarisation des réactions internationales confirment l’éclatement normatif, politique et émotionnel du monde.
Le monde éclaté, c’est celui consolidé par le contexte international de l’après-guerre, et qui très souvent met en échec l’expression d’une conscience de notre humanité commune. Malgré le développement et l’essor des mouvements de solidarité transnationale, la multiplication d’initiatives mondiales des jeunes, des femmes et des sociétés civiles pour défendre des causes communes, nous continuons de vivre dans un monde fragilisé par nos convictions, nos postures, nos représentations de l’homme et de la société, nos conceptions de l’altérité, nos interprétations de l’histoire et, enfin, les incohérences et les contradictions inhérentes aux relations internationales.
Faut-il penser notre avenir commun sur la base du fait que la paix demeure un idéal impossible à atteindre pour nous les êtres humains ? Ou continuer à maintenir l’espoir d’un progrès de l’humanité vers « une paix perpétuelle » ?
Notre monde ne cesse de contrarier les philosophies politiques qui ont placé la confiance dans la raison, la liberté, la culture et l’éducation. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui pensent que les principes du libéralisme politique qui ont façonné le monde international de l’après-guerre sont en train de s’écrouler. C’est même notre capacité collective à tirer les leçons des monstruosités du XXe siècle qui est désormais en cause. Les guerres qui abîment des vies à travers le monde ne témoignent pas seulement de l’impossibilité d’une paix durable, mais de la résistance des hommes à vouloir et coconstruire la paix.
Peut-être qu’il faut repenser à nouveau notre coexistence commune en tirant toutes les implications normatives et politiques de l’affirmation kantienne concernant « l’insociable sociabilitéde l’homme ». Donc penser la paix à partir du constat qui veut que les hommes soient tout aussi intéressés par la guerre que par la paix. Et ne pas faire l’économie des tensions, des désaccords et des conflits qui travaillent ce que nous estimons être le commun : le monde nous lie en même temps qu’il nous divise. Malheureusement, ces divisions sont plus attractives et exercent plus de force que les liens pourtant susceptibles de nous éloigner des automatismes de pensées qui cassent le monde.
Sommes-nous condamnés à vivre avec les guerres ?
Il n’est pas de dire que nous vivons un contexte de guerre totale. Mais l’évolution de notre histoire depuis au moins 1945 permet de dire que la force morale que nous avons réussi à donner à la paix a été parallèle à son affaiblissement sur le plan politique : la paix n’arrive pas à être une force de proposition politique, principalement dans le domaine des relations internationales. Nous sommes mieux outillés pour faire et maintenir la guerre que pour promouvoir la paix, comme en témoigne l’échec des mécanismes de prévention des conflits, les alliances pour défendre les intérêts stratégiques et les luttes hégémoniques entre les grandes puissances.
Les conflits en cours au Sahel, au Soudan, en Ukraine, au Proche-Orient, dans l’est de la République démocratique du Congo, les crises humanitaires et la multiplication des camps de réfugiés, la permanence des foyers de tensions, au fond l’inscription de nos quotidiens dans les guerres, révèlent moins l’embrasement du monde qu’un système international désarmé et dominé par une diplomatie martiale. Une économie de la paix caractérise aujourd’hui nos diplomaties, surtout celle des grandes puissances, à commencer par les États-Unis.
À l’international, la diplomatie a été prise en otage par l’intensification des luttes d’influence, le réenchantement des identités et de la domination, et surtout l’entretien d’une division imaginaire du monde en un « bloc occidental » qui serait opposé au « sud global » : le choc du 11 septembre 2001 a produit une grammaire du monde qui accentue les divisions, entretient les conflits et enferme désormais chacun de nous dans un camp. Il devient toujours difficile de penser sous le spectre de la relation, de naviguer entre différentes convictions, de créer des espaces de compromis, d’équilibrer la pratique diplomatique par la poursuite légitime de nos intérêts et d’une proposition de paix.
Faut-il conclure que nous sommes condamnés à vivre avec les guerres ? La paix perpétuelle est-elle à la portée des hommes ? Répondre à ces questions nécessite de tirer au clair l’épineuse question de la relation entre l’éthique et la politique, principalement entre l’éthique et la politique étrangère. Mais ici, nous touchons déjà à une autre question encore plus fondamentale : celle de savoir si les hommes ont réellement un intérêt pour la paix.
Professeur de philosophie et chercheur associé au Centre d’analyse et de prospective sur les Afriques.