Souveraineté minière : ‘’Sans recherche géologique, la Guinée restera spectatrice de ses propres richesses’’ (Mamoudou Diawara, ingénieur géologue)

Le mercredi 14 janvier 2026, VisionGuinee est allé à la rencontre de Mamoudou Diawara, ingénieur géologue totalisant plus de 40 ans d’expérience dans l’exploration minière. Fondateur du bureau d’études Sonofini Geo-Consult, il a récemment renforcé son positionnement international en signant, en juillet 2025, un protocole d’accord avec KEDO Consulting, un cabinet basé aux États-Unis et piloté par Dr Abu Bakarr Jalloh.

Dans cet entretien exclusif, il plaide pour une véritable souveraineté minière fondée sur la maîtrise de la recherche géologique, condition essentielle selon lui pour permettre à la Guinée de mieux valoriser ses ressources et négocier des partenariats équitables. Il revient également sur Simandou, la dépendance aux investisseurs étrangers et les choix stratégiques que le pays doit opérer.

VisionGuinee : Pourquoi la recherche géologique est-elle si centrale pour l’avenir minier de la Guinée aujourd’hui ?

Mamoudou Diawara : La recherche géologique est un levier stratégique fondamental pour atteindre la souveraineté minière. C’est grâce à elle que nous connaissons réellement les ressources de notre sous-sol. Plus ces ressources sont connues, mieux elles peuvent être évaluées et valorisées. Cette maîtrise nous donne un avantage décisif lors des négociations avec les investisseurs étrangers, à travers des modèles géologiques solides. On parle beaucoup des mines en Guinée, mais très peu de ceux qui les rendent possibles : les géologues.

Pourquoi la géologie est-elle indispensable avant même l’exploitation minière ?

La géologie est l’amont de toute activité minière. Elle permet la découverte et la caractérisation des gisements. La mine, elle, concerne l’exploitation, le transport, puis intervient la métallurgie, qui transforme la ressource. Sans géologie, il n’y a tout simplement pas de mine.

La Guinée est souvent qualifiée de scandale géologique. Que signifie réellement cette expression ?

Historiquement, cette expression vient de l’étonnement de géologues français face à la pureté exceptionnelle des minerais observés sur le mont Nimba. Aujourd’hui, elle se justifie surtout par la bauxite et le fer, qui présentent chez nous des teneurs et une qualité remarquables. La bauxite de Sangarédi dépasse 60 % d’alumine, et le fer de Nimba ou de Simandou atteint 65 %. Trouver de tels gisements avec si peu d’impuretés reste exceptionnel à l’échelle mondiale.

Qu’est-ce qui rend le gisement de Simandou unique sur le plan géologique ?

Simandou est un gisement gigantesque, avec plus de 20 milliards de tonnes de minerai de fer. Sa particularité réside dans la qualité du minerai : peu de silice, peu de phosphore et peu de soufre, des éléments qui pénalisent habituellement le traitement. Cette qualité réduit aussi les émissions de gaz à effet de serre, ce qui rend Simandou très prisé sur le plan environnemental.

La Guinée maîtrise-t-elle la connaissance géologique de Simandou ?

Non. Les études approfondies ont été réalisées par Rio Tinto à partir de 1997. Ce sont les investisseurs qui ont financé et piloté les travaux, et ils détiennent donc l’essentiel des données. Les géologues guinéens ont participé, mais les décisions et les données stratégiques restent entre les mains des partenaires étrangers.

Quels risques cela représente-t-il pour le pays ?

Le principal risque est de subir les informations que l’on nous transmet. Sans laboratoire de contre-expertise ni données nationales solides, la Guinée ne peut pas vérifier la qualité réelle du minerai, alors que le prix dépend directement de cette qualité. Cela affaiblit notre position dans les négociations et réduit nos revenus.

Comment Simandou peut-il devenir un catalyseur pour une recherche géologique plus large ?

Simandou ne doit pas être un projet isolé. Il faut distinguer le projet minier (mine, chemin de fer, port, métallurgie) du programme Simandou, qui vise à réinvestir les revenus dans d’autres secteurs, y compris la recherche minière. Le fer n’est pas renouvelable. Il faut donc utiliser Simandou pour financer la découverte d’autres ressources et diversifier notre production minière, surtout dans un contexte de transition énergétique.

Que signifie concrètement la souveraineté minière pour la Guinée ?

La souveraineté minière, c’est la maîtrise de toute la chaîne de valeur : de la recherche à la transformation. Tant que nous n’investissons pas dans la recherche, ce sont les autres qui décident. Aujourd’hui, la Guinée reste souvent cantonnée à un rôle de propriétaire foncier, avec des parts limitées. Sans transformation locale et sans gouvernance rigoureuse, c’est une perte sèche pour le pays.

Peut-on négocier des contrats équitables sans modèles géologiques modernes ?

Non. Sans modèle, on subit. L’investisseur qui prend le risque de financer les études exige un retour sur investissement, ce qui influence directement le partage des revenus. Si la Guinée avait financé elle-même certaines infrastructures ou études, les pourcentages de participation auraient été bien plus élevés.

Quelles leçons tirer des accords miniers passés ?

Depuis plus de 50 ans, la bauxite est exploitée sans que cela ne se traduise par un développement durable. Le cas de Friguia est révélateur. Lorsque l’usine s’est arrêtée, les populations ont été laissées sans alternatives. Il faut désormais anticiper l’après-mine, investir dans la recherche et considérer ces dépenses comme des investissements à long terme.

Que recherchent aujourd’hui les investisseurs sérieux ?

Ils recherchent avant tout des projets avancés, appuyés par des modèles géologiques fiables en trois dimensions. La présence de ressources seules ne suffit plus. Ce sont les données certifiées qui déclenchent les décisions d’investissement.

Au-delà du fer et de la bauxite, quels minerais stratégiques la Guinée peut-elle développer ?

La Guinée dispose d’indices de terres rares, de cuivre, de graphite, de cobalt, de nickel et potentiellement de lithium. Le graphite, par exemple, est très recherché pour les batteries, et des études existaient déjà dans la région de Lola. Mais sans recherche approfondie, ces indices restent inexploités.

Quel est l’impact de la transition énergétique sur la stratégie minière guinéenne ?

La transition énergétique augmente la demande en minerais critiques. Si la Guinée ne s’oriente pas vers ces ressources stratégiques, la valeur du fer et de la bauxite pourrait diminuer à long terme. Or, depuis 2001, la recherche est quasi à l’arrêt. Et sans recherche, il n’y a pas de découverte. Sans recherche géologique, la Guinée restera spectatrice de ses propres richesses.

Quel message adressez-vous aux décideurs et aux jeunes géologues guinéens ?

La souveraineté minière ne se décrète pas, elle se conquiert. Elle exige une ressource humaine qualifiée et la maîtrise de toute la chaîne de valeur. Il faut faire confiance aux bureaux d’études guinéens, leur accorder des périmètres de recherche et sortir du schéma traditionnel des 15 %. Transformer localement nos ressources, c’est créer de l’emploi et retenir la richesse au profit de la jeunesse guinéenne.

Entretien réalisé par Salimatou BALDE, pour VisionGuinee.Info

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