Tierno Monénembo appelle à apprendre aux enfants à franchir les portes des bibliothèques avec la même ferveur que celles des lieux de culte

Il faut apprendre à nos enfants à franchir les portes des bibliothèques avec la même assiduité et la même gravité qu’ils prennent à fouler le sol des églises et des mosquées. 

Rencontre avec Tierno Monénembo , écrivain guinéen francophone, lors de la 9ème édition de la caravane « Mes livres sont mes richesses » organisée par l’Association Iire à Douala sous le thème : « Les bibliothèques sont des sanctuaires ». Ce fils du Fouta-Djallon nous permet par ses écrits d’entrer dans son univers. Lisez plutôt.

Tierno Monénembo , vous êtes au Cameroun à l’occasion de la caravane Iire à Douala. Quel est le sentiment que vous avez ressenti en foulant le sol de la capitale économique ?

Oui, je dois dire que j’ai eu beaucoup de plaisir à revenir à Douala. Ce fut pour moi l’occasion d’heureuses retrouvailles. C’est la troisième fois au Cameroun. Ce pays que je connais bien et que j’aime beaucoup. Puisque Douala est le poumon économique et culturel du pays, je dois dire que personne ne peut visiter le pays de Mongo Béti sans passer par Douala.

Un regard holistique sur l’ensemble du pays ?

J’ai un regard assez positif qui découle du vécu. Avant d’avoir un regard au sens figuré, j’en ai déjà au sens propre. Par deux fois, j’ai visité ce pays du Nord au Sud. Je connais Douala, Nkongsamba, Kribi, Ngaoundéré, Garoua, Maroua et même plus. Le hasard ou la jeune femme à la plupart des figures illustres qui font la renommée de ce pays : Mongo Béti, Paul Dakeyo, Calixthe Beyala, Eugène Ébodé, René Philombé, Francis Bebey, Manu Dibango, etc. Vous comprenez donc que je ne suis pas totalement un étranger au Cameroun.

 

Le thème de cette 9ème édition de la Caravane des livres c’est : « Les bibliothèques sont des sanctuaires ». Un commentaire à propos ?

Très volontiers. Le livre est saint et pas seulement la Bible et le Coran. Écrire est un acte créateur au sens divin du terme. En plus, il est indélébile. J’écris pour protéger la mémoire de l’autre (du temps bien plus que la parole). Le dire n’a rien à envier à la richesse incommensurable de notre patrimoine oral. Seulement, voilà la cruelle réalité.

Dans ce monde de plus en plus complexe, rapide, nous sommes condamnés à généraliser l’écriture. Notre mémoire ne survivra qu’à ce prix. Il faut apprendre à nos enfants à franchir les portes des bibliothèques avec la même assiduité et la même gravité qu’ils prennent à fouler le sol des églises et des mosquées.

Selon nos sources, vous êtes né à Porédaka en Guinée Conakry en 1947. En 1969, vous partez du pays pour le Sénégal à pied. Quelles sont les raisons avancées de ce départ ?

Je dois dire que les raisons sont les mêmes pour tous les jeunes qui rêvent d’un eldorado. Les raisons sont celles qui poussent des millions d’Africains à quitter leur pays. On peut citer la misère ambiante, la misère intellectuelle et morale, la censure, la répression, etc. Dans mon pays par exemple, nos milliers de jeunes hommes de l’époque avaient quitté leur pays pour échapper à l’enfer du Camp Boiro.

Vous avez obtenu un doctorat en biochimie en 1979 à l’université de Lyon en France. Vous avez enseigné au Maroc, en Algérie et même aux États-Unis. Pourquoi pas votre pays la Guinée Conakry ?

C’est vrai. J’ai obtenu mon doctorat en 1979 et j’ai enseigné en France, au Maroc. À cette époque, si j’étais rentré en Guinée, on ne m’aurait proposé d’autre que l’échafaud.

Votre nom à l’état civil est Thierno Saïdou Diallo et vous avez pris pour nom de plume Thierno Monénembo. Pourquoi n’avez-vous pas pris votre nom propre pour vos signatures ?

C’est vrai, mon nom est Thierno Saïdou Diallo et mon pseudonyme est Thierno Monénembo. Thierno pour l’homme et Tierno pour l’écrivain. Monénembo, « Monénembo » signifie « de Nènè Mbo », appartenant à Nènè Mbo. « Nène » veut dire « maman » dans ma langue, et « Mbo » ne veut rien dire, c’est un langage d’enfant. J’appelais ma mère biologique « Mène » et ma grand-mère qui m’a élevé « Nènè Mbo », ce qui signifie l’autre maman.

Votre premier roman s’intitule : « Les crapauds-brousse ». Pourquoi ce titre ? Que racontez-vous dans ce roman ?

Ce titre renvoie à une légende. Il paraît qu’à l’origine, l’être préféré de Dieu était le crapaud, qui aurait été le plus beau et le plus intelligent des êtres. Mais il commit un gros péché et fut maudit. Il devint cette créature hideuse que nous connaissons aujourd’hui, et partant, il est le seul à connaître le secret de la mort. Ce secret, il a envie de le transmettre (vous voyez bien qu’il passe son temps à remuer les lèvres), mais comme il est maudit, il ne peut pas le faire. Alors, j’ai fait une analogie entre ce crapaud de la légende et l’intellectuel africain qui, lui aussi, à l’origine est le plus beau et le plus intelligent et qui voudrait bien transmettre à sa société le secret de ce monde moderne. Mais lui aussi, il est maudit.

Vous avez été lauréat de nombreux prix dont le prix Renaudot en 2008 pour votre roman « Le roi de Kahel » puis en 2017 le grand prix de la francophonie pour l’ensemble de vos œuvres. Pour les jeunes, vous êtes mort d’argent ?

(Rire) Je préfère ne rien dire ou plutôt simplement ceci : « On meurt de sa plume, on n’en vit pas, surtout en Afrique, où en plus d’être pauvre, l’écrivain est souvent persécuté. »

Votre bibliographie, disons-le, est riche d’une quinzaine d’ouvrages : « Saharienne indigo » en est le dernier publié en 2022 et nous sommes en 2025. Êtes-vous encore en chantier ?

Cette question me fait un pincement. Je dois dire que je suis toujours en chantier, sauf que mon manuscrit a été volé au mois de mai dernier alors qu’il devait sortir au mois de janvier dernier. C’est seulement maintenant que je pense avoir la force psychologique de le recommencer.

Il faut dire que dans l’un de vos romans « Pelourinho », vous parlez de l’impuissance des intellectuels en Afrique, des difficultés rencontrées par les Africains exilés en France, sans oublier les relations des Noirs avec la diaspora déportée au Brésil. Pourquoi avez-vous décidé de parler de ces sujets ?

C’est vrai, je parle de l’impuissance des intellectuels dans la plupart de mes romans, surtout dans « Les crapauds-brousse ». Quant aux Noirs de la diaspora en général et au Brésil en particulier, c’est une part de nous-mêmes qui se trouve de l’autre côté de la mer. Nous n’irons nulle part sans eux, et nous n’irons nulle part sans nous. Malheureusement, jusqu’ici, ce sont eux qui nous ont cherchés. Il est temps que nous les cherchions à notre tour, les écrivains en premier.

Étant donné que vous pondrez les romans comme les œufs, d’où vous vient l’inspiration ?

Oh là là, je ne sais pas d’où me viennent mes rêves, je ne sais pas d’où me vient mon inspiration. Mais je sais que je ne dois pas trop me bomber le torse. C’est le génie, c’est 10% d’inspiration et 90% de transpiration, disait Honoré de Balzac.

Entretien réalisé par Samy Zato

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