Les lecteurs, internautes en général et familiers des écrits de M. Kaba Ousmane Boh en particulier, reconnaîtront sans difficulté le clin d’œil ironique à son dernier texte intitulé : « Un geste, un homme, une nation : et maintenant, rendez-les à la vie ».
Dans ce titre, comme dans l’article, tout semblait tenir debout jusqu’à ce mot, glissé comme une évidence : l’amnistie. Ce petit mot qui, sous couvert d’humanité, blanchit l’arbitraire et personnalise un sujet d’une gravité extrême.
Il suffit de relire la phrase incriminée pour mesurer l’ampleur du contresens : « Général, ne vous arrêtez pas. La libération d’une mère ne peut être un geste isolé. Faites-en un commencement. Faites-en le premier acte d’une amnistie qui marquera l’histoire… »
La libération d’une femme de 84 ans et de sa fille présentée comme le premier acte d’une amnistie : il fallait oser. Car enfin, de quel crime ces deux femmes seraient-elles coupables ? Quelle peine auraient-elles à purger pour mériter la clémence présidentielle ? Et quelle clémence ?
Leur seul « tort » serait‑il d’être la mère et la sœur d’un adversaire politique, en l’occurrence M. Camara Tibou, que M. Kaba, dans sa dénonciation de leur enlèvement, n’a pas hésité à égratigner au passage ? La formulation laisse planer ce sous‑entendu. L’occasion fait le larron, dit‑on : ici, elle fait surtout dévier le sens des mots, en transformant des victimes d’arbitraire en bénéficiaires supposées d’une grâce ou d’un premier acte de générosité qui n’a pas lieu d’être.
L’article de M. Kaba, porté par une plume vibrante, symbolique et sincèrement préoccupée par la dignité humaine, se trouve ainsi parasité par un terme qui n’a rien d’innocent. L’amnistie.
Quand le mot amnistie inverse la charge morale
Parler d’« amnistie » pour des disparus, des détenus sans procès ou des personnes enlevées, qui ne sont ni jugées, ni condamnées, ni même accusées, revient à suggérer qu’elles auraient quelque chose à se faire pardonner, inversant ainsi la charge morale. Ce terme atténue la gravité des enlèvements, des disparitions forcées et des détentions arbitraires en déplaçant la question de la justice vers celle de la clémence.
En s’adressant directement au Président Mamadi Doumbouya et en invoquant son humanité, l’article laisse en outre penser que la liberté des citoyens dépend d’un geste personnel plutôt que de l’État de droit, brouillant les responsabilités dans un contexte que certains opposants considèrent être marqué par de graves abus.
Une contradiction avec l’esprit même de l’article
Tout au long de l’article, M. Kaba exalte la dignité, la justice et la lumière, affirmant la nécessité de « rendre les citoyens à la vie ». Il dénonce la peur, l’opacité et les abus, rappelant que la libération des détenus et la vérité sur les disparitions relèvent de droits fondamentaux, non de faveurs. Or l’amnistie, acte de clémence réservé à des personnes fautives, transforme un impératif moral en geste politique. Elle fait des victimes des bénéficiaires et réduit la justice à une concession.
Le mot contredit donc la philosophie même de l’article : au lieu de renforcer la dénonciation, il en atténue la force, en inversant subtilement la charge morale.
Dès lors, une question s’impose presque d’elle‑même : M. Kaba aurait‑il éteint sa colère ? Et, ce faisant, aurait‑il abandonné Tierno Monenembo à l’exhortation qu’il lui adressait il y a moins d’un an dans un texte bouleversant : « Garde cette colère, cher Tierno. Ne la laisse pas te ronger, mais ne l’éteins pas. C’est elle qui te rappelle que tu es encore vivant. Tu n’es pas seul. »
Une colère hier célébrée, aujourd’hui édulcorée ?
Comment ne pas relever le contraste ? Celui qui invitait Monenembo à préserver la colère comme une force vitale, comme un principe de lucidité et de dignité, semble aujourd’hui en rabattre l’intensité, en substituant à l’exigence de justice un appel à la clémence, et à la responsabilité institutionnelle une interpellation presque intime du chef de l’État. Ce décalage interroge : s’agit‑il d’un simple faux pas lexical ?
Diané Taliby