Wanindara, entre espoir foncier et exigence de justice sociale : le véritable test de la responsabilité de l’Etat

Il est des décisions publiques dont la portée dépasse largement le cadre administratif dans lequel elles sont prises. Elles touchent à la vie quotidienne des citoyens, à leur rapport à l’État et à la manière dont une nation entend concilier ses ambitions de développement avec les droits et les attentes de sa population.

Le déclassement des réserves foncières de Simbaya-Wanindara et de l’île de Kassa, annoncé par décret le 16 octobre 2026, appartient à cette catégorie de décisions. Derrière un acte juridique relatif au statut de plusieurs centaines d’hectares se trouvent des questions profondément politiques, sociales et institutionnelles. À Wanindara, l’enjeu ne se limite désormais plus à la décision de déclasser. Il réside aussi dans la manière dont l’État traduira cette décision en garanties concrètes pour les populations concernées.

Le 19 octobre, la visite du président de la République, Mamadi Doumbouya, à Wanindara, quelques jours après la signature du décret, a donné une visibilité particulière à cette décision. L’accueil réservé au chef de l’État par de nombreux habitants, dans un contexte de soulagement et d’espoir, témoigne de l’importance que revêt la question foncière pour les familles installées dans cette zone depuis plusieurs années, parfois plusieurs décennies. Pour beaucoup, la terre n’est pas simplement un bien immobilier. Elle représente le fruit d’un effort familial, un patrimoine transmis ou constitué au prix de sacrifices, un lieu de vie et une forme de sécurité pour les générations futures.

Il serait donc réducteur de considérer cette décision comme une simple opération de gestion domaniale. Elle renvoie à une réalité sociale plus profonde, celle de citoyens qui aspirent à voir leur situation foncière clarifiée et leur avenir résidentiel sécurisé. Elle pose également une question essentielle pour l’action publique guinéenne : comment un État peut-il organiser l’occupation de son territoire, conduire des projets d’aménagement et préserver les équipements collectifs tout en apportant des réponses justes aux situations humaines qui se sont constituées au fil du temps ?

Le déclassement constitue une étape, mais la sécurité foncière reste un objectif à concrétiser. Le décret présidentiel prévoit que les espaces concernés feront l’objet d’opérations de restructuration, de régularisation et d’aménagement, conformément aux dispositions du Code foncier et domanial et du Code de l’urbanisme. Il maintient également des exclusions concernant plusieurs catégories de terrains et d’équipements, notamment les emprises routières, les écoles, les centres de santé, les espaces verts et les installations de sécurité. Autrement dit, le déclassement ne signifie pas que chaque parcelle sera automatiquement attribuée à son occupant actuel, ni que toutes les situations foncières seront régularisées de manière identique. La mise en œuvre devra respecter les procédures et les réserves prévues par les textes.

Cette distinction est fondamentale pour comprendre la portée réelle de la décision. Le déclassement modifie le statut administratif des réserves concernées. La régularisation, quant à elle, doit permettre d’examiner les occupations, d’identifier les bénéficiaires éventuels et de déterminer les conditions dans lesquelles des titres fonciers pourront être délivrés. Entre ces deux étapes se trouve un travail technique et administratif considérable, dont la transparence sera déterminante pour la crédibilité de l’opération.

Les précisions apportées par les responsables de l’aménagement du territoire indiquent que des plans de restructuration devront être élaborés et que les superficies occupées seront évaluées avant la régularisation. Les autorités ont également annoncé que l’obtention des titres fonciers donnera lieu au paiement de montants forfaitaires, dont les modalités et le coût unitaire restent à préciser. Ces éléments appellent une communication publique claire afin que les habitants puissent comprendre les démarches à accomplir, les critères retenus et les conséquences financières de la procédure.

La sécurité foncière ne saurait être considérée comme pleinement acquise tant que les personnes concernées ne disposent pas d’une information précise sur leurs droits et leurs obligations. Une décision annoncée peut susciter de l’espoir. Seule sa mise en œuvre effective permettra de déterminer dans quelle mesure cet espoir se traduira par une stabilité juridique durable.

C’est précisément à ce niveau que se mesure la responsabilité de l’État. La décision politique ouvre une perspective, mais l’administration doit ensuite lui donner un contenu concret. Elle doit identifier les situations, expliquer les procédures, traiter les dossiers selon des critères cohérents et prévenir les risques de contestation ou d’incompréhension. La crédibilité de l’action publique se construit dans cette continuité entre la décision, son exécution et les résultats effectivement obtenus.

La justice sociale ne se mesure pas uniquement à la décision prise, mais aussi aux conditions dans lesquelles elle bénéficie aux citoyens. L’un des principaux défis de l’opération de Wanindara réside dans l’équilibre à trouver entre la régularisation des occupations existantes et les impératifs d’un aménagement urbain cohérent. Les autorités ont annoncé leur intention de prévoir des routes et des équipements collectifs, notamment des écoles, des structures sanitaires et des espaces de loisirs. Ces infrastructures sont indispensables au développement d’un quartier et à l’amélioration des conditions de vie de ses habitants. Toutefois, leur réalisation peut nécessiter des réorganisations foncières et, dans certaines situations, affecter des habitations existantes.

La question mérite donc d’être posée sans détour : comment conduire ces travaux tout en protégeant les familles concernées ? Comment distinguer les occupations susceptibles d’être régularisées de celles qui se trouvent sur des emprises nécessaires à des équipements d’intérêt public ? Et quelles garanties seront prévues pour les personnes dont les habitations devront éventuellement être déplacées ?

Ces interrogations ne constituent pas une remise en cause du principe même de l’aménagement urbain. Elles rappellent plutôt qu’une politique publique doit être appréciée à la lumière de ses objectifs, de ses méthodes et de ses conséquences humaines. La réalisation d’une route, d’une école ou d’un centre de santé peut répondre à un intérêt collectif incontestable. Mais la poursuite de cet intérêt doit s’accompagner de procédures transparentes, d’une information préalable des personnes concernées et de garanties conformes au droit applicable.

La presse guinéenne a d’ailleurs relayé des interrogations sur les conséquences possibles de la restructuration pour certaines habitations. Les services compétents ont expliqué que les plans d’aménagement pourraient entraîner des modifications de parcelles et que certaines constructions pourraient être touchées. Il convient néanmoins de distinguer ces possibilités annoncées des décisions précises qui seront prises sur le terrain. À ce stade, les conséquences individuelles dépendront des plans retenus et de l’examen des situations concernées.

Une politique d’aménagement réussie ne se résume pas à la qualité des plans élaborés par les techniciens. Elle suppose également une capacité à expliquer les choix, à écouter les préoccupations des habitants et à prévenir les situations dans lesquelles des familles découvriraient tardivement les conséquences des travaux sur leur logement ou leur patrimoine.

Dans cette perspective, l’accompagnement social ne doit pas être considéré comme un élément secondaire du projet. Il constitue une composante de sa réussite. Les ménages modestes, en particulier, doivent pouvoir comprendre les conditions de régularisation et les coûts annoncés. Les personnes dont les parcelles seront concernées par des travaux doivent connaître les procédures applicables à leur situation. Les équipements collectifs prévus doivent également répondre aux besoins réels de la population, plutôt que demeurer de simples éléments d’un plan d’aménagement.

La responsabilité publique commence là où les promesses doivent devenir des garanties. La décision concernant Wanindara met également en lumière un enjeu plus général de gouvernance territoriale. Pendant longtemps, la question foncière en Guinée a été au centre de préoccupations liées à la sécurité des propriétés, à l’urbanisation et aux conflits portant sur l’occupation des terres. Le développement des villes, la pression démographique et l’extension des quartiers rendent nécessaire une politique foncière capable de concilier les droits individuels, la planification urbaine et les besoins collectifs.

Cette exigence implique que l’État ne se contente pas d’intervenir lorsque les difficultés deviennent politiquement ou socialement visibles. Elle suppose une administration foncière accessible, des procédures compréhensibles, une planification cohérente et une capacité à prévenir les occupations incompatibles avec les règles d’urbanisme. La régularisation de situations existantes peut répondre à une nécessité sociale, mais elle doit aussi s’inscrire dans une politique plus large de prévention des conflits fonciers et de maîtrise de l’expansion urbaine.

L’enjeu est d’autant plus important que les décisions prises aujourd’hui peuvent produire des effets pendant plusieurs décennies. Une restructuration mal expliquée ou perçue comme arbitraire risque d’alimenter de nouvelles tensions. À l’inverse, une procédure lisible, équitable et rigoureusement appliquée peut contribuer à améliorer les rapports entre les citoyens et les institutions chargées de protéger leurs droits.

Il ne s’agit donc pas seulement de régulariser des parcelles. Il s’agit aussi de renforcer la capacité de l’État à administrer le territoire selon des règles connues, à protéger les biens publics et à traiter les citoyens avec équité. La modernisation urbaine et la justice sociale ne sont pas nécessairement contradictoires. Elles peuvent se renforcer mutuellement lorsque les décisions d’aménagement sont préparées avec rigueur et mises en œuvre dans le respect des droits.

Cette question engage enfin la responsabilité politique des autorités. Une décision présidentielle peut donner une impulsion à une politique publique et répondre à une attente sociale. Mais sa réussite ne peut dépendre durablement de la seule visibilité du chef de l’État ou de l’accueil qui lui est réservé lors d’une visite de terrain. Elle dépend de la capacité des institutions compétentes à poursuivre le travail, à rendre compte de son avancement et à apporter des réponses concrètes aux difficultés rencontrées.

La présence du président à Wanindara a placé la question foncière au centre de l’attention publique. Il appartient désormais aux services administratifs et aux responsables concernés de transformer cette attention en résultats vérifiables. Les habitants devront pouvoir constater l’avancement de la régularisation, comprendre les modalités financières applicables et connaître les dispositions retenues pour les opérations de restructuration. L’évaluation de cette politique devra porter sur ces résultats, et non uniquement sur les annonces qui l’ont accompagnée.

Dans cette démarche, les citoyens eux-mêmes ont un rôle à jouer. La coopération avec les services techniques, le respect des procédures et la participation aux consultations éventuelles peuvent faciliter l’organisation du territoire. Mais cette participation suppose que l’information circule dans les deux sens et que les préoccupations des habitants soient prises en considération. La responsabilité de l’État demeure centrale, précisément parce qu’il lui revient de garantir la cohérence de l’opération et le respect du cadre juridique.

Au fond, Wanindara soulève une question qui dépasse les limites de ce quartier de Conakry. Elle interroge la manière dont la Guinée entend faire du développement une politique au service des citoyens, plutôt qu’un objectif évalué uniquement à travers les infrastructures réalisées ou les décisions annoncées. Un État moderne ne se définit pas seulement par sa capacité à transformer l’espace urbain. Il se définit également par sa capacité à protéger les droits, à organiser les solidarités et à rendre ses décisions compréhensibles pour ceux qui en subissent les conséquences ou en bénéficient.

La réussite de cette opération dépendra donc de plusieurs exigences complémentaires. La sécurité foncière devra reposer sur des procédures claires. L’aménagement urbain devra préserver les équipements collectifs indispensables. Les conséquences des travaux sur les familles devront être examinées avec sérieux. Enfin, l’administration devra faire preuve de transparence dans le traitement des dossiers et dans l’application des règles.

Il serait prématuré de tirer dès aujourd’hui un bilan définitif de la décision de déclassement. Les modalités de sa mise en œuvre doivent encore produire leurs effets, et les résultats concrets devront être observés. Mais il est déjà possible d’identifier le critère à partir duquel cette politique pourra être évaluée. Ce ne sera pas seulement le nombre d’hectares concernés, ni l’ampleur des annonces, mais la capacité à apporter une sécurité juridique réelle aux occupants éligibles, à préserver l’intérêt collectif et à traiter équitablement les situations individuelles.

À Wanindara, le véritable test de l’État ne sera pas seulement d’avoir déclassé une réserve foncière. Il sera de démontrer que la décision publique peut produire de la sécurité, de l’équité et de la confiance, sans opposer le développement d’un territoire aux droits des citoyens qui y vivent. Le développement ne prend pleinement son sens que lorsqu’il améliore les conditions de vie, protège les droits et renforce le lien entre les institutions et la population. C’est à cette exigence que devra répondre la mise en œuvre de la décision concernant Wanindara, et c’est à l’aune de ses résultats que sa portée sociale et politique pourra être appréciée.

Par Abdourahamane CONDE
Politologue | Analyste politique

 

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