Le chiffre est tombé, froid et implacable : 38,08 % de réussite au baccalauréat, session 2026. Cela signifie qu’environ six candidats sur dix quittent la salle des résultats avec un sentiment d’échec. Comme chaque année, le pays commentera, pendant quelques jours, les statistiques, félicitera les admis, consolera les recalés, puis passera à autre chose. Jusqu’à la prochaine session.
C’est précisément cette banalisation qui devrait nous inquiéter.
Car derrière ce pourcentage se cachent des dizaines de milliers de destins suspendus. Derrière chaque échec, il y a un jeune qui doute de sa valeur, une famille qui voit des années de sacrifices s’effondrer, des parents qui s’endettent pour une scolarité dont l’issue devient de plus en plus incertaine. Les chiffres officiels indiquent que près de 94 400 candidats se sont présentés au baccalauréat cette année et que seuls un peu plus de 34 000 ont été déclarés admis.
La vraie question n’est donc pas de savoir si le baccalauréat doit rester exigeant. Il le doit. Une nation ne construit pas son avenir sur des diplômes distribués par compassion. La véritable question est ailleurs : pourquoi l’échec massif est-il devenu une habitude nationale sans que personne n’en assume réellement la responsabilité ?
Dans toute chaîne de production, lorsqu’un produit présente un taux de rejet de plus de 60 %, on convoque immédiatement un audit. On interroge les méthodes, les responsables, les procédures, les moyens. Mais lorsque notre système éducatif produit, chaque année, des cohortes de jeunes recalés, personne n’est véritablement évalué. Ni les méthodes pédagogiques. Ni les établissements. Ni les encadreurs. Ni même les politiques publiques.
L’élève porte seul le poids d’un échec pourtant collectif.
Le plus grave est que cet échec ne s’arrête pas aux portes de l’école. Pour beaucoup de jeunes Guinéens, il devient le point de départ d’une autre trajectoire : l’abandon des études, le chômage précoce, l’économie informelle ou l’illusion d’un avenir ailleurs. La Méditerranée et l’Atlantique sont devenus les cimetières silencieux de milliers de jeunes Africains partis chercher l’espérance que leurs pays n’ont pas su leur offrir. La Guinée n’est malheureusement pas étrangère à cette tragédie.
Lorsqu’un pays perd sa jeunesse, il perd bien davantage que des bras. Il perd ses ingénieurs de demain, ses médecins, ses enseignants, ses entrepreneurs, ses chercheurs et ses dirigeants. Il compromet sa compétitivité, fragilise sa cohésion sociale et reporte son développement de plusieurs générations.
Il serait trop facile d’accuser uniquement les enseignants. Ils exercent souvent dans des conditions difficiles, avec des classes surchargées, des ressources limitées et des défis considérables. Mais il serait tout aussi irresponsable d’exonérer l’ensemble des acteurs. L’éducation est une responsabilité partagée : l’État, qui définit les politiques publiques ; les directions d’école, qui organisent l’apprentissage ; les enseignants, qui transmettent le savoir ; les parents, qui accompagnent leurs enfants ; et la société, qui valorise ou non le mérite, la discipline et l’effort. Les difficultés structurelles du système éducatif guinéen, notamment le déficit de formation des enseignants et les insuffisances de gouvernance, sont documentées depuis plusieurs années.
La Guinée ambitionne de devenir une puissance minière, agricole et industrielle. Mais aucun gisement de bauxite, aucun projet d’infrastructure, aucune réforme économique ne pourra remplacer le capital humain. Les pays qui réussissent investissent d’abord dans leurs cerveaux avant d’investir dans leur sous-sol.
Le taux de réussite au baccalauréat n’est donc pas seulement un indicateur scolaire. C’est un baromètre de notre capacité à préparer l’avenir.
Le véritable scandale n’est pas que 38 % seulement aient réussi. Le véritable scandale est que ce résultat ne provoque ni électrochoc national, ni remise en question profonde, ni obligation de rendre des comptes.
Une nation qui s’habitue à voir échouer sa jeunesse finit toujours par échouer avec elle.
Elhadj Aziz Bah
Note de l’auteur : Acceptons la pluralité des idées. Pas d’injures, rien que des arguments.