Le Transguinéen est en service et le minerai de Simandou prend désormais la route de l’océan. Mais le véritable trésor de la Guinée ne se trouve pas dans son sous-sol : il réside dans ses terres, ses eaux et ses éleveurs. Avec 6,2 millions d’hectares arables, dont seulement un quart est exploité, le corridor ferroviaire peut devenir le moteur d’une révolution agro-industrielle, à condition que la gouvernance soit à la hauteur des enjeux.
Le fer fait la une de l’actualité. Pourtant, c’est le sol guinéen, et non son sous-sol, qui peut transformer durablement le destin du pays.
Depuis novembre 2025, le minerai de Simandou est acheminé vers l’océan. Long de plus de 650 kilomètres, le Transguinéen relie les massifs de Beyla et de Kérouané au port de Morébaya, à Forécariah. L’infrastructure est construite et opérationnelle. Le 12 octobre 2026, le chef de l’État a effectué le voyage inaugural du premier train de voyageurs. Conçu comme un corridor de développement, et non comme une simple voie d’évacuation du minerai, le chemin de fer doit également transporter des marchandises et des passagers.
L’infrastructure est donc là. La véritable question n’est plus de savoir si la Guinée dispose d’un chemin de fer, mais ce qu’elle compte y faire circuler, au-delà des wagons chargés de minerai.
Le vrai capital est sous nos pieds
Le fer est une ressource épuisable. La terre, lorsqu’elle est bien exploitée, peut produire à chaque saison. Les autorités estiment le potentiel arable de la Guinée à 6,2 millions d’hectares, dont à peine un quart est actuellement mis en valeur.
Le pays dispose également de grands fleuves et d’affluents pérennes, qui lui valent le surnom de « château d’eau » de l’Afrique de l’Ouest, ainsi que de vastes zones favorables à l’élevage. L’agriculture emploie plus de 70 % de la population active, mais ne contribue qu’à environ 20 % du PIB. Cet écart traduit le retard de productivité du secteur et révèle l’ampleur du potentiel à exploiter.
Le Transguinéen n’est pas le trésor lui-même. Il constitue l’artère qui peut permettre de valoriser ces richesses. Il offre la possibilité d’acheminer les récoltes, le bétail et les produits transformés vers les marchés intérieurs, le port et les pays de la sous-région. Jusqu’ici, une partie importante de la production se perdait faute de routes, de capacités de stockage ou de débouchés commerciaux.
Au XIXe siècle, les États-Unis ont fait un pari comparable. Lancé depuis Omaha et Council Bluffs, aux portes du Midwest, le premier chemin de fer transcontinental, celui de l’Union Pacific, a relié en 1869 le Missouri à la côte Pacifique. Des plaines alors considérées comme peu hospitalières sont progressivement devenues l’un des greniers du monde. Les chemins de fer ont précédé le développement des fermes, des silos, des minoteries et des marchés.
Mais le rail n’a pas suffi à lui seul. Son développement s’est accompagné de concessions de terres, d’une politique de peuplement, de mécanismes de crédit et de débouchés commerciaux. L’infrastructure joue un rôle de multiplicateur, mais ne remplace pas les autres conditions du développement. La Guinée dispose désormais du corridor. Il lui reste à mettre en place tout ce qui permettra de le rentabiliser au bénéfice de son économie.
Cinq chantiers pour faire du rail un moteur agro-industriel
1. L’énergie : sans électricité fiable, il n’y aura ni transformation des produits agricoles, ni chaîne du froid, ni capacités de stockage suffisantes.
2. Le financement : les producteurs et les PME ont besoin d’un crédit agricole accessible, assorti de taux et de garanties adaptés à leurs réalités.
3. La sécurité foncière : des droits clairement définis doivent protéger aussi bien les communautés rurales que les investisseurs.
4. La transformation locale : il faut développer des zones agro-industrielles le long de la voie ferrée et aménager des pistes rurales pour relier les exploitations à ces pôles de transformation.
5. Les marchés : la compétitivité des filières passe par le respect des normes de qualité, la mise en place de chaînes du froid, des contrats d’achat et une meilleure intégration commerciale régionale.
L’exigence de résultats
La Providence a fait sa part et la science de l’ingénieur a posé les rails. Il appartient désormais aux Guinéens d’accomplir la leur : assurer une gouvernance efficace, fondée sur des politiques cohérentes, des institutions prévisibles, une administration compétente et la reddition des comptes.
Dans dix ans, la Guinée ne devrait pas être jugée uniquement au nombre de tonnes de fer exportées, mais aussi au nombre d’agriculteurs sortis de la précarité, de filières structurées et d’emplois durables créés le long de ce corridor.
Le fer partira. Les champs, eux, resteront. Les actes et les résultats doivent parler plus fort que les slogans.
Elhadj Aziz Bah
Note de l’auteur : Cette tribune est publiée dans le cadre du débat citoyen sur la gouvernance et le développement de la Guinée. Acceptons la pluralité des idées. Pas d’injures, rien que des arguments.