L’élection présidentielle de 2026 au Bénin marque une nouvelle page de l’histoire politique africaine. Après dix années passées à la tête de l’État, le président Patrice Talon a quitté le pouvoir au terme de son second mandat constitutionnel, cédant la place à son dauphin politique, Romuald Wadagni. Au-delà du résultat lui-même, c’est surtout la normalité institutionnelle de cette transition qui retient l’attention dans une Afrique de l’Ouest encore secouée par les coups d’État, les prolongations de mandats et les crises électorales.
Pour les Béninois, cette alternance n’a rien d’exceptionnel. Elle s’inscrit dans une tradition démocratique vieille de plus de trois décennies, forgée dans les circonstances les plus improbables. Car, au début des années 1990, peu d’observateurs auraient parié sur le devenir démocratique de ce petit pays du golfe de Guinée.
Le tournant intervient en février 1990. Le général Mathieu Kérékou, arrivé au pouvoir par un coup d’État en 1972 et converti au marxisme-léninisme, dirige alors le pays depuis dix-huit ans. L’économie est exsangue, les finances publiques sont au bord de l’effondrement et la contestation gagne l’ensemble de la société. Face à l’impasse, le régime accepte la tenue d’une Conférence nationale réunissant responsables politiques, syndicats, représentants religieux et membres de la société civile.
Ce qui devait être une simple consultation devient rapidement une révolution politique pacifique. La Conférence nationale retire l’essentiel de ses prérogatives au régime, met fin au parti unique et pose les fondations d’un nouvel ordre constitutionnel. Plus remarquable encore, Mathieu Kérékou accepte le verdict de cette assemblée et accompagne lui-même la transition. Cet épisode demeure l’un des moments fondateurs de la démocratisation africaine contemporaine.
Depuis lors, le Bénin a démontré qu’une démocratie ne se mesure pas seulement à l’organisation d’élections, mais aussi à la capacité des dirigeants à accepter les règles du jeu lorsqu’elles leur sont défavorables. En 1991, Kérékou perd l’élection présidentielle face à Nicéphore Soglo et quitte le pouvoir. Quelques années plus tard, il revient pourtant par les urnes, preuve que l’alternance n’était pas une rupture, mais un principe désormais intégré dans la vie politique nationale.
Cette culture institutionnelle s’est progressivement enracinée. À la différence de nombreux pays où l’État se confond avec le régime en place, le Bénin a longtemps cultivé l’idée que les hommes passent, mais que les institutions demeurent. Les présidents se succèdent, les gouvernements changent, mais la Constitution reste la référence centrale de l’arbitrage politique.
L’élection de Romuald Wadagni illustre cette continuité. Certes, son accession au pouvoir s’inscrit dans la mouvance politique de Patrice Talon. Mais l’essentiel réside ailleurs : le président sortant a respecté la limitation constitutionnelle de ses mandats et organisé sa succession dans le cadre prévu par les institutions. Dans un contexte régional où plusieurs dirigeants ont tenté de modifier les règles pour prolonger leur maintien au pouvoir, ce choix revêt une portée symbolique considérable.
Le cas béninois montre également l’importance du compromis politique dans la construction démocratique. La Conférence nationale de 1990 a créé un récit collectif partagé qui continue d’influencer la vie publique. Elle a consacré le dialogue comme mode privilégié de résolution des crises et établi un attachement profond à la légalité constitutionnelle.
Cette stabilité n’exclut ni les tensions ni les critiques. Les dernières années ont été marquées par des débats sur l’ouverture de l’espace politique, le fonctionnement du système électoral et la place de l’opposition. Toutefois, ces controverses se déroulent dans un cadre institutionnel qui continue de tenir, là où d’autres États de la région ont vu leurs institutions s’effondrer sous le poids des crises politiques ou des interventions militaires.
Trente-cinq ans après la Conférence nationale, le Bénin apparaît ainsi comme l’un des héritages démocratiques les plus durables de l’Afrique francophone. De Mathieu Kérékou à Romuald Wadagni, en passant par Nicéphore Soglo, Boni Yayi et Patrice Talon, le pays a démontré qu’une alternance pacifique peut devenir une habitude politique plutôt qu’un événement exceptionnel.
Dans une Afrique de l’Ouest en quête de stabilité institutionnelle, l’expérience béninoise rappelle qu’aucune démocratie n’est parfaite, mais que certaines réussissent mieux que d’autres à faire respecter une règle fondamentale : le pouvoir appartient aux institutions et non aux hommes qui les occupent temporairement.
Par Oumar Kateb Yacine, analyste géopolitique
Contact : bahoumaryacine777@gmail.com
Présenter l’alternance béninoise comme la preuve d’une démocratie solide relève presque de la fiction politique. L’article célèbre une tradition démocratique, mais passe sous silence ce qui en vide aujourd’hui la substance : opposants emprisonnés, candidatures écartées par des artifices administratifs, scrutin verrouillé, et une « compétition » où l’opposition n’a même pas été autorisée à exister.
Dans ces conditions, parler d’alternance revient à maquiller un processus qui n’a de démocratique que l’apparence. Une élection sans pluralisme n’est pas une élection, c’est une mise en scène. Et glorifier cette mise en scène comme un signe de maturité démocratique, c’est cautionner l’érosion progressive des libertés politiques au Bénin.
La démocratie ne se mesure pas au simple changement de nom sur un bulletin, mais à la capacité réelle des citoyens à choisir entre plusieurs projets. Quand ce choix est confisqué, l’alternance cesse d’être un signe de vitalité pour devenir un alibi.
Le plus frappant dans cet article, c’est la manière dont il reconnaît en quelques lignes les controverses politiques béninoises, tout en affirmant qu’elles « se déroulent dans un cadre institutionnel qui continue de tenir ». Cette affirmation repose sur une confusion fondamentale entre survie des institutions et fonctionnement démocratique réel.
Oui, les institutions n’ont pas été renversées par un coup d’État encore que le régime défunt de Talon ait connu une tentative de putsch que l’auteur semble avoir opportunément effacée de son récit. Et cette tentative n’est pas un détail : elle constitue presque un « exploit » inédit dans l’histoire politique du pays post référendaire des années 90, un épisode que les prédécesseurs de Talon n’avaient jamais eu à inscrire à leur bilan. Ce simple fait en dit long sur la nature du régime et sur son bilan démocratique, bien plus que n’importe quelle rhétorique sur un prétendu cadre institutionnel « qui tient ». Car un cadre institutionnel ne tient pas lorsqu’il est vidé de sa substance : opposition neutralisée, élections verrouillées, libertés politiques restreintes, justice instrumentalisée.
Comparer le Bénin à des États où les institutions se sont effondrées est un argument commode, mais trompeur. La démocratie ne se mesure pas à l’absence de putsch, mais à la qualité du pluralisme, à la liberté de participer, et à la compétition électorale authentique. Si ces éléments sont affaiblis, alors le cadre institutionnel ne « tient » qu’en apparence.
Autrement dit : la stabilité n’est pas un gage de démocratie, et elle peut même devenir le paravent derrière lequel se normalisent des pratiques qui, elles, n’ont rien de démocratique.