La famille de Fatoumata Condé, âgée de plus de 30 ans, veuve et mère de cinq enfants, vit dans l’angoisse depuis qu’elle a quitté le domicile familial après la fête de Ramadan pour, dit-elle, se rendre en Occident.
Des semaines après son départ, la jeune femme a donné de ses nouvelles, affirmant être arrivée en Allemagne. Voulant entraîner sa petite sœur, Fatoumata Bambé, plus connue sous le nom de Koumba, dans cette aventure, cette dernière a échangé avec le contact de sa grande sœur. Des soupçons sont alors nés. Après vérification, ils se sont révélés exacts.
Finalement, elle découvre que sa grande sœur n’est allée nulle part. Elle est retenue en Sierra Leone. Aujourd’hui, quatre membres de leur famille y sont piégés par ce réseau qui prétend faire voyager des gens en Europe.
Pour convaincre sa sœur de la rejoindre, l’organisation envoie des photos générées par l’intelligence artificielle montrant sa grande sœur dans des lieux présentés comme étant en Europe.
Rencontrée ce lundi 6 juillet par notre rédaction, Fatoumata Bambé explique comment elle a appris le départ de sa grande sœur, les tractations pour qu’elle puisse la rejoindre et lance un appel à la vigilance.
Selon notre interlocutrice, ‘’quand elle est partie, nous n’avions plus de ses nouvelles. Trois semaines après, elle m’appelle en appel vidéo pour me dire qu’elle est arrivée en Europe. Elle était habillée comme les européens. Je lui ai dit que j’étais contente. Elle m’a dit qu’à mon tour, elle me mettrait en contact avec une personne qui va m’aider à aller en Sierra Leone. Que cette personne pourra me réceptionner. Mais je lui ai dit que je n’avais pas d’argent pour le transport. Elle m’a dit de demander de l’aide à une autre personne de la famille’’.
Et d’ajouter : ‘’Après, j’ai dit à un de mes amis que ma sœur m’avait appelée pour la rejoindre en Allemagne. Je lui ai demandé si on allait partir ensemble. Il m’a dit de lui laisser le temps de réfléchir. Entre-temps, j’ai demandé à ma sœur le numéro du monsieur qui se trouve en Sierra Leone. Quand j’ai échangé avec lui, il m’a dit qu’il avait une société de transport qui achemine des bagages vers l’Occident et qu’il avait des tickets pour ceux qui veulent voyager. Pour qu’il puisse m’aider, il fallait que je débourse 32 millions de francs guinéens. Pourtant, ma sœur m’avait dit que c’était un montant de 24 millions. Il a dit qu’une fois arrivée en Sierra Leone, je devais payer 11 millions par Orange Money’’.
‘’Quand je suis revenue vers mon ami pour lui expliquer, il m’a dit de prendre deux tickets pour nous. Le monsieur a dit que les tickets seraient disponibles après 24 heures. Nous avions prévu de quitter la Guinée le 17 juin dernier. Mon ami a appelé quelqu’un pour demander où l’on prend les véhicules pour la Sierra Leone. La personne a demandé pour quelle raison il voulait s’y rendre. Quand il lui a tout expliqué, cette dernière lui a dit de ne pas partir. Elle lui a confié avoir été kidnappée là-bas pendant plus de sept mois’’, souligne-t-elle.
‘’C’est Dieu seulement qui m’a sauvée. C’est grâce à un chauffeur guinéen de taxi qui était parti faire une livraison en Sierra Leone que j’ai pu m’échapper. Ma famille avait dépensé plus de 50 millions’’, a témoigné cette autre victime. Selon Fatoumata Bambé, ‘’l’explication de cette fille corroborait la mienne. Le monsieur à qui j’avais parlé avait déjà plusieurs noms : tantôt il s’appelle M. Touré, tantôt Sanoh ou Camara’’.
Après cela, poursuit-elle, ‘’on a décidé de bien vérifier. Nous nous sommes donné rendez-vous chez ma grande sœur à Gbessia. Nous avons commencé à faire des recherches. J’ai demandé à une IA de me générer une photo de ce ticket. L’IA a généré le même ticket que celui que j’avais. Toutes les informations qu’il m’avait données étaient fausses. C’est le nom d’une autre société, qui existe bel et bien, qu’ils ont falsifié pour donner à leur soi-disant entreprise’’.
‘’Ensuite, mon ami a envoyé un message au monsieur pour lui demander de nous mettre en contact avec une personne de confiance à qui nous pourrions déposer l’argent. Mais le monsieur s’est énervé. Il était dans tous ses états. Il a dit : ‘Il n’y a pas de changement. Soit vous venez, soit vous restez là-bas. C’est à vous de voir’. Il a même menacé mon ami. C’est là que nous avons compris que ma sœur ne me disait pas la vérité’’, assure la jeune fille.
Des messages suspects et sa sœur devient menaçante
Fatoumata Bambé dit ne pas reconnaître sa grande sœur depuis qu’elle est partie. D’ailleurs, elle reste convaincue qu’elle agit sous pression.
‘’Depuis qu’elle est partie, les messages qu’elle m’envoie sont éphémères. Ils peuvent être tous en ligne à la même heure ; après 30 minutes, tu ne vois plus personne en ligne. J’ai dit à ma sœur : ‘Pourtant, en Occident, la connexion n’est pas chère. Pourquoi n’es-tu pas en ligne tout le temps ?’ Elle me dit qu’elle est un peu occupée et qu’elle a même commencé à apprendre la langue allemande’’, indique-t-elle.
‘’Mais des fois, quand on est en train de parler, elle peut m’envoyer un vocal. Et rapidement, si je ne l’écoute pas, elle le supprime. C’est comme si elle essayait de m’alerter. Même quand je l’appelle en discutant, je vois que l’appel est mis en attente. Après, elle raccroche et me rappelle. Je me suis dit : ma sœur ne sait pas tout ça. Qui lui apprend à faire tout ça ? Donc c’est à partir de là que j’ai commencé à croire que ces gens-là, ce sont des arnaqueurs’’, dénonce la jeune fille.
Malgré le fait que Bambé ait renoncé à rejoindre sa grande sœur, cette dernière continue d’insister. ‘’J’ai décidé de ne pas voyager. Mais ma sœur continue de me dire de la rejoindre là-bas. À chaque fois, elle m’envoie un vocal : ‘Tu ne viens pas ? Pourquoi veux-tu rester là-bas ? Tu ne veux pas penser à la souffrance que nos parents traversent ? Tu veux t’entêter à finir tes études ? Pourtant, si tu restes là-bas, qui va te soutenir pour les études ?’ Je lui ai dit qu’il fallait que je me planifie d’abord. Parce que non seulement son argent n’a pas été payé, mais elle veut que j’aille la trouver là-bas. Comme ça, on multiplie nos souffrances. Je vais attendre qu’elle s’installe bien, puis je partirai. Quand je lui ai dit ça, elle s’est énervée. Pourtant, c’est quelqu’un qui n’a pas l’habitude de me parler sur ce ton’’, estime-t-elle.
D’autres membres de la famille piégés et de fortes sommes d’argent réclamées
Alors que le montant total pour son voyage s’élève à 24 millions GNF, la famille n’a pu payer que 13 millions à cette organisation. Depuis, les appels et les menaces se multiplient pour solder le reste.
‘’Avec ces histoires, ça commence à déborder. Maintenant, nous savons que c’est un trafic. Elle appelle à chaque fois ma maman pour lui demander de lui envoyer de l’argent. Et ma cousine, qui a entraîné ma sœur là-bas, dit aussi qu’elle est à Berlin. Quelqu’un qui est à Berlin doit, à chaque fois, générer ses photos avec l’IA pour les publier. Et l’homonyme de mon papa, Alexis, m’appelle aussi pour dire : ‘C’est ici la réalité, il faut venir. Franchement, c’est le paradis. Il faut qu’on se soutienne afin que tout le monde puisse venir’’’, explique-t-elle.
‘’Comme ma sœur exagère avec les demandes d’argent, j’ai appelé un contact en Allemagne. Je lui ai dit : ‘Ma sœur dit qu’elle est en Allemagne. Est-ce que tu peux l’héberger ? Après, quand elle travaillera, elle va te rembourser petit à petit’. Il m’a dit : ‘Il faut leur donner mon numéro, ils vont m’appeler. Ou bien tu dis à ta sœur de te donner son numéro allemand’. Quand je lui ai dit ça, ma sœur m’a demandé de ne plus lui parler de cela. De ne même pas m’en préoccuper. Son problème est que j’aille là-bas. Une fois là-bas, on trouvera des solutions’’, affirme Bambé.
‘’Ma maman est convaincue que ma sœur est arrivée en Europe. On essaie de lui dire que ma sœur n’est pas là-bas, mais elle ne nous croit pas. La semaine passée, elle lui a fait un dépôt de 4 millions. On a appelé le numéro de transfert, ça ne passait pas. Je lui ai dit de ne pas faire le dépôt parce que, même si tu envoies l’argent, ils ne vont pas laisser partir ta fille. Chaque semaine, il faut qu’on envoie un peu. Le monsieur dit que même si c’est 200 000 GNF que ma maman gagne, elle peut envoyer pour réduire la somme’’, précise-t-elle.
‘’Ma sœur m’avait dit qu’une fois en Allemagne, elle allait travailler pour rembourser ces gens. Mais ce serait si elle y était arrivée, parce que je sais qu’elle n’est pas là-bas. Maintenant, elle met la pression sur la famille pour qu’on lui envoie de l’argent’’, regrette-t-elle.
Sa petite sœur, Sayon Oularé, tombe amoureuse du monsieur
Fatoumata Bambé affirme que sa petite sœur, Sayon Oularé, qui est tombée sous le charme de ce monsieur, est aussi entre leurs mains.
‘’Ma jeune sœur, Sayon Oularé, son cas est différent. C’est le soi-disant M. Touré qui a créé un faux compte Facebook pour convaincre la fille qu’il était en Allemagne. La fille est tombée amoureuse de lui. Donc, il lui a dit de le rejoindre en Sierra Leone. Arrivée là-bas, elle a commencé à appeler sa grand-mère pour qu’elle lui envoie de l’argent. La vieille ne fait qu’envoyer de l’argent. Elle a payé plus de 30 millions’’, dévoile Bambé.
Elle dit ne pas craindre pour leur vie, mais affirme que ces gens leur donnent des produits afin de les contrôler. ‘’Je ne crains pas trop pour leur vie parce que je ne pense pas que ces gens-là les aient vraiment torturés. Mais je pense qu’on leur donne un produit qui les pousse à tenir des propos qui ne viennent pas d’eux. Parce que quelqu’un qui ne sait pas lire et écrire, si cette personne commence à te dire dans un message : t’inquiète, d’accord, okay, ça doit vraiment inquiéter’’, estime-t-elle.
Un appel à l’État et à la vigilance
Fatoumata Bambé invite les familles des victimes à se donner la main et à dénoncer ces présumés arnaqueurs afin d’éviter que d’autres personnes ne tombent dans leur piège.
‘’Il faut que nous fassions un mouvement d’ensemble. Que personne n’ait peur de les dénoncer. Il faut qu’on se donne la main, qu’on se soutienne. Parce que se taire, c’est mettre nos familles en danger. Le fait d’envoyer de l’argent ne va pas les libérer. Ils continueront à nous demander de l’argent. Pourtant, bon nombre d’entre nous sont pauvres’’, lance-t-elle.
Elle appelle à la vigilance en soulignant que ‘’ceux qui ont réussi à s’enfuir se disent qu’ils ne peuvent plus revenir dans la famille. Parce que tout le monde pensait que j’étais en Europe alors que je suis dans un pays moins développé que la Guinée. Et ces gens-là, aujourd’hui, ne veulent pas rencontrer quelqu’un de leur entourage. Je vous comprends. Mais il faut vraiment qu’ils rentrent parce que ça n’a pas été de leur faute. Ils ont été arnaqués par leurs proches, à qui l’on pensait pouvoir faire confiance. C’est eux le problème’’.
‘’Quand on les détient là-bas, on leur dit : ‘Il faut appeler un membre de ta famille ou un ami’. Ils appellent leur famille pour leur dire : ‘Il faut nous rejoindre ici’. Et si tu as confiance en quelqu’un, la personne te dit de venir, tu es obligé de venir. Parce que cette personne a toujours été honnête avec toi. Maintenant, il ne faut plus faire confiance à n’importe qui. Parce que, regardez mon cas, c’est ma propre sœur qui a voulu me traîner entre les mains de ces gens-là. Donc, soyez vigilants. Que personne ne se taise, il faut qu’on les dénonce’’, martèle-t-elle.
Elle invite l’État à les aider à retrouver leurs proches. ‘’Je ne parle pas seulement de ma sœur. Je parle pour toutes ces familles qui sont arnaquées par ces gens-là’’.
Fatoumata Bambé a tenu à partager les numéros utilisés pour les dépôts d’argent afin de prévenir d’éventuelles victimes : +49 1521 3579869 et 620 633 312.
Djiwo BARRY, pour VisionGuinee.Info
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