CRIEF : le parquet spécial ignore la menace de débrayage des huissiers et défend la procédure contre deux de leurs confrères

Le procureur spécial près la Cour de répression des infractions économiques et financières (CRIEF), Alphonse Charles Wright, a réagi dans un communiqué aux menaces de débrayage formulées par certains membres de la Chambre nationale des huissiers de justice de Guinée. Ces derniers protestent contre le placement sous mandat de dépôt de deux de leurs confrères, Me Sory Daouda Camara et Mandjou Sangaré. Dans un communiqué, le parquet spécial explique les raisons des poursuites, détaille la procédure et assure qu’il ne cédera à aucune pression.

Le parquet spécial près la CRIEF est sorti de son silence après la mobilisation annoncée par certains huissiers de justice en soutien à deux de leurs confrères placés sous mandat de dépôt dans une procédure impliquant également un avocat.

Réunis en assemblée générale extraordinaire le vendredi 2 octobre 2026, puis lors d’un point de presse, des membres de la Chambre nationale des huissiers de justice de Guinée ont menacé d’engager un mouvement de débrayage si Me Sory Daouda Camara et Mandjou Sangaré ne retrouvaient pas leur liberté.

Une prise de position qui a poussé le parquet spécial à apporter des clarifications en vue d’expliquer les faits à l’origine de la procédure et répondre à ce qu’il considère comme des pressions corporatistes.

Pourquoi le parquet spécial a réagi

Dans son communiqué, le parquet spécial explique avoir pris connaissance avec étonnement des menaces de débrayage annoncées par certains huissiers. Il estime que cette mobilisation intervient à la suite du placement sous mandat de dépôt de deux membres de la profession, poursuivis pour des faits présumés d’escroquerie au jugement, faux en écriture publique et authentique, usage de faux, usurpation de titre et de fonction et complicité.

Le président de la Chambre nationale des huissiers de justice, Me Aboubacar Camara, avait notamment défendu ses confrères et annoncé des mesures si ceux-ci ne recouvraient pas leur liberté.

‘’Nous avons pris un certain nombre de résolutions. Le premier point, on a jugé nécessaire d’informer, dès le lundi 05 octobre 2026, notre autorité de tutelle, le ministère de la Justice. Nous allons l’informer que les huissiers ont décidé que, si leurs collègues ne retrouvent pas leur liberté, nous serons obligés de prendre des dispositions pour qu’ils retrouvent leur liberté. Ou bien, on va faire un mouvement de débrayage’’, avait-il déclaré.

Face à ces déclarations, le parquet spécial affirme avoir jugé nécessaire de rétablir les faits afin d’éviter que des ‘’informations parcellaires’’ ne viennent influencer l’opinion publique sur une procédure judiciaire en cours.

Une plainte déposée par Ecobank

Selon le communiqué, l’affaire trouve son origine dans une plainte déposée le 16 juin 2026 par la société civile professionnelle d’avocats SCPA PAL & JPK, agissant pour le compte d’Ecobank Guinée SA.

La plainte visait Me Halimé Saad Chalhoub, avocate à la Cour, Me Sory Daouda Camara, huissier de justice, et Mandjou Sangaré, qui se présentait alors comme clerc d’huissier.

Le parquet explique que le dossier porte sur une procédure de saisie-attribution de créance engagée au profit de Me Halimé Saad Chalhoub contre Ecobank Guinée.

Selon les éléments exposés par le parquet, une créance avait été reconnue à l’avocate par une ordonnance rendue en 1999. Cette créance concernait le Centre commercial AFRICOF de Madina, dont les biens avaient par la suite fait l’objet d’une procédure de liquidation.

Le parquet relève toutefois qu’après la publication de la liquidation, aucune déclaration de créance n’aurait été faite par Me Halimé Saad Chalhoub auprès du syndic liquidateur.

Les faits reprochés à l’huissier et à son clerc

Le parquet spécial affirme que, le 10 avril 2018, Me Halimé Saad Chalhoub a engagé une procédure de saisie-attribution entre les mains de plusieurs établissements bancaires, dont Ecobank Guinée.

Pour la signification de l’acte, Me Sory Daouda Camara aurait mandaté Mandjou Sangaré, qui se serait présenté comme clerc d’huissier habilité.

Or, selon le parquet, Mandjou Sangaré n’était pas assermenté et ne disposait pas de la qualité légale lui permettant d’accomplir les actes relevant du ministère d’huissier de justice.

Le parquet indique qu’à la demande d’Ecobank, qui souhaitait obtenir la preuve de la signification d’une décision au débiteur principal, un procès-verbal faisant état d’un prétendu refus de déclaration de la banque aurait été dressé.

Cet acte aurait ensuite été signé, authentifié et revêtu du sceau de Me Sory Daouda Camara.

Le parquet rappelle que, lors d’un jugement rendu le 29 novembre 2018, Me Sory Daouda Camara aurait reconnu que la personne ayant servi le procès-verbal de saisie-attribution était Mandjou Sangaré et que celui-ci n’était pas sous serment.

Le tribunal avait alors déclaré le procès-verbal nul et constaté une nullité absolue affectant l’acte à la base de la procédure engagée contre Ecobank.

Malgré cette décision, le parquet affirme que Me Halimé Saad Chalhoub a poursuivi l’exploitation de l’acte devant les juridictions supérieures.

Selon le communiqué, la Cour commune de justice et d’arbitrage (CCJA) a, par un arrêt rendu le 2 octobre 2025, condamné Ecobank Guinée au paiement des causes de la saisie ainsi qu’à diverses condamnations accessoires.

Se prévalant de cette décision, Me Halimé Saad Chalhoub aurait ensuite fait signifier à Ecobank Guinée, le 12 mai 2026, un commandement de payer portant sur 4 602 988 dollars américains et 3 099 947 836 francs guinéens.

C’est cette situation que le parquet considère comme grave, estimant qu’elle repose sur un acte qui avait auparavant été déclaré nul par une juridiction guinéenne.

‘’Pour le fondement d’un acte judiciairement déclaré nul, obtenu au moyen d’un procès-verbal établi par une personne dépourvue de qualité légale et dans un contexte de liquidation des biens du débiteur principal, Ecobank Guinée SA se trouve aujourd’hui exposée à l’exécution forcée d’une condamnation portant sur plusieurs millions de dollars américains’’, soutient le parquet spécial.

Saisi de l’affaire, le parquet spécial a transmis la plainte pour enquête préliminaire à l’Office de répression des délits économiques et financiers (ORDEF).

Le directeur juridique adjoint d’Ecobank a été entendu le 1er juillet 2026, avant les auditions de Me Sory Daouda Camara, le 17 août, de Mandjou Sangaré, le 24 août, puis de Me Halimé Saad Chalhoub.

À la clôture de l’enquête préliminaire, le parquet indique que Me Halimé Saad Chalhoub, convaincue des charges qui lui étaient reprochées ainsi que celles visant ses coprévenus, a quitté la Guinée pour l’étranger.

Le dossier a ensuite été déféré avec les deux autres personnes mises en cause, Me Sory Daouda Camara et Mandjou Sangaré.

Le parquet justifie leur placement sous mandat de dépôt par la procédure de flagrant délit et affirme que les deux prévenus ont été présentés le lendemain devant la chambre de jugement de la CRIEF.

Il précise qu’une première demande de remise en liberté avait été formulée après l’audience, mais qu’elle avait été rejetée par la juridiction de jugement, les conseils des prévenus ayant soulevé plusieurs exceptions avant tout débat sur le fond.

C’est la réaction de la Chambre nationale des huissiers qui a motivé la fermeté du parquet spécial.

Le président de la Chambre avait affirmé que les huissiers disposaient de pièces permettant, selon lui, de considérer leurs confrères comme innocents.

‘’Nous avons déploré ce qui leur est arrivé. On a toutes les pièces, nous estimons qu’ils sont innocents et on ne leur reproche rien’’, avait affirmé Me Aboubacar Camara.

Le parquet spécial rejette cette approche et estime que la responsabilité pénale est individuelle. Il reproche au président de la Chambre d’avoir privilégié une démarche corporatiste en annonçant des menaces de cessation d’activités.

Le communiqué rappelle que Me Aboubacar Camara est lui-même concerné par une autre procédure dans laquelle il doit comparaître à l’audience du 14 octobre 2026.

‘’Le président de la chambre nationale des huissiers de justice de Guinée, plutôt que de continuer à se défendre sur le terrain du droit, en faisant valoir ses moyens et prétentions, a préféré recourir à cette démarche corporatiste, pour proférer des menaces de cessation d’activités’’, dénonce le parquet spécial.

Pour le ministère public, les poursuites ne visent pas la corporation des huissiers, mais des personnes déterminées et des faits précis.

Le parquet rappelle également que les immunités et privilèges de juridiction ne sont pas opposables à la CRIEF dans les limites de ses compétences.

Il insiste par ailleurs sur l’indépendance du ministère public et rappelle que la décision finale sur la responsabilité pénale des prévenus appartient aux juges.

‘’Dans un procès pénal, seuls les juges audienciers sont investis du pouvoir de statuer sur la responsabilité des prévenus. Aucune autre personne, physique ou morale, publique ou privée ne saurait s’adjuger le droit de dire si une personne poursuivie est ou non innocente’’, souligne le communiqué.

Le parquet spécial assure que la procédure suivra son cours dans le respect des droits de la défense et de la présomption d’innocence.

‘’La procédure judiciaire en cours se poursuivra jusqu’à son terme, dans le respect scrupuleux des droits de la défense et de la présomption d’innocence. Il ne cédera à aucune pression, d’où qu’elle vienne’’, martèle le parquet spécial près la CRIEF.

Il invite les différents acteurs à privilégier les voies légales de défense plutôt que les menaces ou les mobilisations corporatistes, tout en assurant que toutes les dispositions nécessaires seront prises pour garantir la continuité du procès.

Salimatou BALDE pour VisionGuinee.Info

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