En Côte d’Ivoire, 96% des ivoiriens estiment qu’un homme doit assurer seul les besoins financiers de sa famille

La promotion de l’égalité entre les femmes et les hommes ne peut plus se limiter à l’autonomisation des femmes. Elle passe désormais aussi par une meilleure compréhension des attentes, des pressions sociales et des normes qui façonnent la vie des hommes. C’est le principal enseignement de l’Enquête nationale sur les normes de la masculinité en Côte d’Ivoire (EMASCI), présentée officiellement ce mardi 30 juin à l’Université Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan.

Fruit d’une collaboration entre le Centre de développement de l’OCDE, la Chaire UNESCO « Eau, Femmes et Pouvoir de Décisions » (CUEFPOD), l’Agence nationale de la statistique (ANStat) et le ministère de la femme, de la famille et de l’enfant, cette étude fait de la Côte d’Ivoire le premier pays au monde à disposer de données quantitatives représentatives sur les normes de la masculinité et à calculer l’Indice des masculinités de l’OCDE.

Au-delà de son caractère inédit, ce rapport ouvre une nouvelle perspective dans les politiques publiques consacrées au genre : comprendre les normes qui pèsent sur les hommes afin de favoriser une égalité plus durable entre les femmes et les hommes.

Une avancée scientifique saluée par l’OCDE

Prenant la parole lors de la cérémonie, Hyeshin Park, économiste et cheffe de l’Unité Genre et Développement au Centre de développement de l’OCDE, a souligné que cette étude marque une évolution importante dans la manière d’aborder les questions d’égalité.

‘’Pendant longtemps, lorsque nous parlions d’égalité entre les femmes et les hommes, nous nous sommes concentrés, à juste titre, sur les obstacles auxquels les femmes étaient confrontées. Mais nous savons aujourd’hui qu’il est tout aussi essentiel de comprendre les normes qui façonnent les attentes envers les hommes et les garçons’’, a-t-elle expliqué.

Selon elle, les rôles traditionnellement assignés aux hommes, être fort en toutes circonstances, ne jamais exprimer ses émotions, assurer seul les charges financières du foyer ou encore exercer l’autorité, ne limitent pas uniquement leur propre épanouissement. Ils influencent également les opportunités offertes aux femmes, la répartition des responsabilités au sein des familles, ainsi que la cohésion sociale.

Pour l’économiste de l’OCDE, la portée de cette enquête dépasse largement les frontières ivoiriennes.

‘’La Côte d’Ivoire est le premier pays à disposer de données quantitatives représentatives au niveau national sur les normes de la masculinité. Elle est également le premier pays pour lequel l’Indice des masculinités de l’OCDE a été calculé. J’espère que cette expérience inspirera de nombreux autres pays à suivre cette voie’’, a déclaré Hyeshin Park.

Changer de regard sur les hommes pour accélérer l’égalité

Cette approche est défendue depuis près de quarante ans par Euphrasie Kouassi Yao, Conseillère spéciale du Premier ministre chargée du Genre, titulaire de la Chaire UNESCO « Eau, Femmes et Pouvoir de Décisions » et présidente du Groupe Technique Consultatif (GTC).

Pour elle, l’égalité des chances ne pourra jamais être pleinement réalisée sans l’implication active des hommes.

‘’Nous devons passer d’une logique centrée sur la marginalisation des hommes à une logique de transformation relationnelle où femmes et hommes deviennent ensemble des acteurs du changement’’, a-t-elle affirmé.

Selon Mme Kouassi Yao, l’EMASCI vient confirmer scientifiquement une conviction qu’elle porte depuis plusieurs décennies.

‘’Le simple fait d’engager une étude nationale sur les normes de masculinité traduit déjà un changement de paradigme. Cela signifie que nous reconnaissons que les hommes ne constituent pas le problème en eux-mêmes ; ce sont davantage les systèmes de croyances, les normes sociales restrictives et les modèles de performance sociale qui influencent nos représentations, organisent les rapports sociaux et reproduisent certaines formes d’inégalités », a-t-elle indiqué.

A ses yeux, promouvoir une masculinité positive ne revient pas à opposer les sexes, mais à construire des relations plus équilibrées.

‘’Agir sur les normes de masculinité ne consiste pas uniquement à améliorer la condition de vie des femmes, mais aussi à ouvrir la voie à des relations plus équilibrées et à une société plus inclusive’’, a-t-elle insisté.

Elle estime ainsi que cette étude offre à la Côte d’Ivoire un nouvel outil stratégique pour élaborer des politiques publiques reposant sur des données scientifiques, avec des effets « plus larges, plus durables et plus transformateurs ».

Des chiffres qui révèlent le poids des normes sociales

Les résultats de l’enquête mettent en évidence la persistance de représentations profondément ancrées dans la société ivoirienne. 96 % des personnes interrogées considèrent qu’il revient avant tout à l’homme d’assurer les besoins financiers de sa famille. Cette responsabilité, largement intériorisée, se traduit par une forte pression psychologique : plus de neuf hommes sur dix disent ressentir un stress chronique lié à cette obligation.

L’étude attribue par ailleurs à la Côte d’Ivoire un indice des normes de masculinité de 57 sur 100, avec d’importantes disparités selon les régions et les générations.

Parmi les découvertes les plus marquantes figure également ce que les chercheurs appellent ‘’l’écart silencieux’’. Il peut atteindre jusqu’à 30 points entre ce que les individus pensent réellement et ce qu’ils croient que la société attend d’eux. Autrement dit, beaucoup d’hommes se montrent, en privé, plus favorables à l’égalité qu’ils ne l’expriment publiquement, persuadés que leur entourage demeure beaucoup plus conservateur.

Le rapport établit également une corrélation entre l’adhésion à des normes masculines restrictives et les violences basées sur le genre. En Côte d’Ivoire, près de 30 % des femmes et 20 % des hommes déclarent avoir déjà subi des violences conjugales au moins une fois.

Transformer les données en actions concrètes

Représentant la ministre de la femme, de la famille et de l’enfant, Nassénéba Touré, le Directeur de Cabinet Moussa Diarassouba a soutenu que cette étude marque une nouvelle étape dans les politiques ivoiriennes en faveur de l’égalité.

‘’Pendant longtemps, nous avons travaillé à l’égalité des chances entre les femmes et les hommes en regardant surtout du côté des femmes. C’était juste, c’était nécessaire. Mais il manquait une part de l’équation’’, a-t-il déclaré.

Selon lui, les obstacles à l’égalité trouvent aussi leur origine dans les attentes imposées aux garçons dès leur plus jeune âge. ‘’les freins à l’égalité ne tiennent pas seulement à la place que l’on fait aux femmes. Ils tiennent aussi à ce que l’on attend des hommes, aux rôles qu’on leur assigne dès l’enfance’’, a-t-il poursuivi.

Pour le représentant de la ministre, cette enquête ne doit pas rester un simple document scientifique. ‘’Une donnée ne change rien par elle-même. C’est ce que nous en faisons qui compte’’, a-t-il souligné, assurant que les enseignements de l’EMASCI serviront désormais à orienter les politiques publiques, les programmes gouvernementaux ainsi que les actions conduites dans les familles, les écoles et les communautés.

Vers une masculinité positive

S’adressant aux hommes, Moussa Diarassouba a lancé un appel à faire évoluer les représentations. ‘’L’égalité n’est pas une perte pour nous. Elle n’enlève rien à notre dignité. Elle n’efface pas notre identité. Un homme qui partage, qui écoute, qui accompagne, n’est pas un homme diminué, c’est un homme plus libre’’, a-t-il affirmé, ajoutant que la lutte pour l’égalité ne saurait reposer uniquement sur les femmes.

‘’Les femmes ne peuvent pas avancer seules vers l’égalité. Elles ont besoin d’alliés. Ces alliés, ce sont les pères, les frères, les époux, les amis, les collègues. Ce sont les hommes qui, dans leur cercle proche, choisissent chaque jour de faire autrement’’, a-t-il martelé.

En procédant au lancement officiel du rapport au nom de la ministre Nassénéba Touré, Moussa Diarassouba a formulé le souhait que cette étude constitue le point de départ d’une dynamique durable. ‘’Qu’il ne soit pas un aboutissement, mais un commencement. Qu’il ne soit pas un document de plus, mais un catalyseur de changement. Qu’il parle à chaque ivoirien et à chaque ivoirienne’’.

Cette initiative marque ainsi une étape importante dans l’approche ivoirienne de l’égalité entre les sexes. En choisissant d’interroger la construction sociale de la masculinité, la Côte d’Ivoire entend agir sur les racines culturelles des inégalités afin de favoriser une évolution durable des comportements et promouvoir un modèle de société fondé sur le respect, la complémentarité et l’inclusion.

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