Guinée : les limites des politiques spectacles dans la lutte contre le Covid-19

[dropcap]L[/dropcap]e président de la République vient de reconduire pour une période de 21 jours l’état d’urgence sanitaire pour briser la chaîne de contamination au Covid-19.  

Cette décision fait suite à la précédente annonce du gouvernement, par la voix de son premier ministre d’un plan ‘’pharaonique’’  de riposte socio-économique à cette pandémie. À la date de ce samedi 11 avril, 212 personnes sont testées positives en Guinée, et ce chiffre ne cesse de progresser de jour en jour.

Deux constats s’imposent à ce stade. Le premier concerne le fait que l’état d’urgence sanitaire est reconduit sans explication aux populations de ce qui a marché et de ce qui ne l’a pas été au cours de la première période d’urgence. Le gouvernement laisse les populations sur leur faim lorsqu’il ne donne pas par exemple sa lecture sur le respect ou non des mesures de distanciation sociale en lien avec la propagation de la maladie. Bref, il manque de pédagogie.

Face à ce manque de pédagogie et visiblement embarrassé par le risque potentiel de contamination à grande échelle que cela représente pour le pays, le président de la République est sorti jeudi dernier en personne de ses loges de Sékoutouréya pour aller à la rencontre des habitants du centre-ville, afin de les inviter, dit-il : « de bien vouloir respecter les consignes : de laver régulièrement les mains, de garder un mètre de distance entre eux, de boire souvent de l’eau chaude et  d’utiliser le Mentholatum.

Et, poursuit-il, si au bout de deux jours ces consignes n’étaient pas respectées, je mobiliserais l’armée contre vous ». Évidemment, de telles déclarations n’incarnent pas la sagesse et n’inspirent pas la confiance du peuple à son chef. Le président ne sait-il pas que le Mentholatum est un médicament utilisé contre les douleurs musculaires et arthritiques et que cela n’a aucun effet prouvé sur le Covid-19 ?

Le second constat est qu’à peine annoncées,  les mesures d’accompagnement gouvernementales provoquent une onde de contestations au sein d’une frange de la population pour leur caractère irréaliste. Comment, par exemple, mesurer l’impact de la gratuité du transport collectif si l’on sait que ce type de service n’existe quasiment plus dans le pays depuis que la société générale des transports de Guinée (Sogetrag), qui assurait journellement par bus le transport de milliers de guinéens a été contrainte de se retirer du pays en 1989 suite à d’énormes difficultés financières ?

Comment mesurer la gratuité de l’eau dans un pays où jusqu’à maintenant, la majorité des populations continuent de s’alimenter en eau potable à partir de puits, forages ou marigots ? Comment déclarer l’électricité gratuite si seulement un quart du territoire national est couvert et, plus méprisant encore l’essentiel de cette électricité ne parvient pas aux consommateurs domestiques, au mieux où les coupures sont devenues monnaies courantes ?

Pire encore, le premier ministre guinéen a lancé dans le cadre de son plan de riposte contre le Covid-19, des opérations de désinfection des marchés de Conakry. Ces opérations, placées sous la gouverne de l’Agence nationale d’inclusion économique et sociale (ANIES), ont commencé jeudi dernier au Marché Niger dans la commune de Kaloum. Mais pour quiconque connait la réalité des marchés publics dans la capitale guinéenne et ailleurs dans le pays, il est tout à fait logique de s’interroger sur la pertinence et l’efficacité de telles interventions.

Des tas d’ordures nauséabondes en tout temps, des ruelles poussiéreuses en saison sèche et boueuses en hivernage, des nourritures exposées à ras terre et un climat animé par le bourdonnement des mouches et la patrouille des chiots et chattons à la recherche de leur pitance, voilà à quoi ressemble l’environnement dans lequel se trouvent les marchés à Conakry. Ce ne sont point des opérations-éclair de désinfection qui résoudront ces problèmes dans nos marchés publics. Cela nécessite une restructuration complète de ces lieux, un assainissement complet et une reconstruction adéquate des centres de commerces conformément aux normes de salubrité et d’hygiène abouties.

In fine, les mesures spectaculaires relatives à l’instauration de l’état d’urgence sanitaire et à la mitigation des conséquences économiques et sociales du Covid-19 ne donnent pas encore des résultats espérés : la maladie gagne du terrain et les populations se plaignent de ses impacts négatifs.

Pendant ce temps, la prise en charge des personnes malades, qui est une autre dimension de la crise, non la moindre, inquiète de plus en plus. Des témoignages concordants font état de la pénurie des kits de dépistage pour diagnostiquer de nombreux suspects en attente, sans parler des conditions hygiéniques à l’hôpital Donka, qui laissent aussi à désirer. Or, il est plus que primordial de réhabiliter les structures sanitaires, de les doter des moyens de détection de la maladie et d’améliorer les conditions sanitaires dans les hôpitaux.

Du coup, tout reste à faire pour venir à bout de cette pandémie en Guinée.

Par Aboubacar FOFANA
Ingénieur Structure
Montréal, Canada

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